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Autres regards / Pop culture

Maureen Tucker : un beat austère et implacable

En décembre 1965, Maureen "Moe" Tucker rejoint Sterling Morrison, Lou Reed et John Cale. À la batterie, son style primitif et minimaliste entre alors en symbiose avec la rudesse de la vie urbaine.

Publié le 8 Avril 2016
par Francis Dordor

The Velvet Underground - What Goes On

"What Goes On"

 

Le nom d’Angus MacLise ne vous dit probablement rien et c’est bien normal. Le pauvre est mort en 1979 dans un dispensaire de Katmandou à la suite d’une hypoglycémie, probablement consécutive à une surdose de stupéfiants. En vérité, Angus était sorti des radars depuis bien longtemps. Depuis novembre 1965, pour être exact, lorsque, pour des raisons d’« éthique personnelle » il avait refusé de se produire sur la scène d’un campus du New Jersey, obligeant le groupe dont il était alors le batteur à trouver un remplaçant de toute urgence.
 
Le chanteur du groupe en question, un certain Lou Reed, pensa aussitôt à la sœur d’un copain de fac du guitariste qui, justement, possédait une batterie. Et voilà comment Maureen Tucker devint « le » batteur du Velvet Underground, une première dans l’histoire du rock où ce poste était par nature réservé aux hommes. Maureen venait d’avoir 21 ans. Elle travaillait comme programmatrice chez IBM et vivait encore chez ses parents à Levittown près de Long Island. Un jour où elle rentrait du boulot au volant de sa voiture, elle avait entendu à la radio Not Fade Away par les Rolling Stones. Elle en avait été tellement retournée qu’elle avait dû se ranger sur le bas-côté. Et comme l’héroïne de l’une des chansons les plus célèbres du Velvet, « Rock’n’Roll », que Lou Reed a d’ailleurs pu écrire d’après cette anecdote, « sa vie fut sauvée par le rock’n’roll ». 

Quelque temps plus tard, Maureen s’achetait une batterie. Lou Reed doutait que celle qui se ferait désormais appeler « Moe » fût vraiment une fille parce qu’elle ne portait jamais de soutien-gorge. D’ailleurs, elle ne portait ni robe, ni jupe. Sauf le dimanche quand elle se rendait à l’église pour assister à la messe. Car comble du bizarre, celle qui allait cogner pendant six ans ce rythme lourd, primitif et hypnotique avec l’un des groupes les plus sulfureux de tous les temps, dont certaines chansons, rappelons-le, parlent ouvertement de drogues (« Heroin », « I’m Waiting For The Man »), de transsexualité (« Sister Ray »), de sado-masochisme (« Venus In Furs ») et  autres « débauches », était une fervente catholique. Le paradoxe, on le verra, n’allait pas s’arrêter en si bon chemin.

Comment ce bout de femme d’1,60 mètre pour 50 kilos pouvait-elle produire cette pulsion à la régularité métronomique, d’une méticulosité acharnée, ce beat à la fois austère et implacable qui relève moins de l’endurance que de l’obsession ?  La question reste entière. Et s’agissant de son jeu : peut-on décemment parler de « technique » ? Il suffit d’écouter sa contribution sur quelques morceaux de bravoure comme « Sister Ray », cette orgie sonore de 18 minutes qui fit scandale en son temps, pour réaliser que personne avant elle n’avait abordé l’instrument avec un minimalisme aussi rêche,  une absence aussi totale et délibérée de fioriture.

Tout aussi minimaliste était son matériel. Lorsqu’elle ne s’employait pas au tambourin, comme sur « Venus In Furs », Moe se contentait d’un tom basse, d’une grosse caisse et d’une cymbale. À l’époque, sa batterie n’avait coûté que 50 dollars. Mais lorsqu’elle se la fit voler, juste avant un concert au Dom, elle se débrouilla pour trouver dans une décharge publique des environs des bidons et des boites de conserves qui firent l’affaire le soir même. Le lendemain, un compte rendu extatique du concert paraissait dans la presse, parlant de « garbage music », dix ans avant la naissance officielle du punk, quinze avant celle du rock industriel. Il est vrai que le dispositif sonore auquel John Cale avait apporté ses penchants bruitistes, ainsi que la dimension spectaculaire du light show signé The Exploding Plastic Inevitable (le collectif multimédia d’Andy Warhol), faisait du Velvet Underground un authentique ovni, très en avance sur son temps. Dans ce contexte, le martèlement monolithique de Moe Tucker entrait en parfaite coïncidence avec ces contes cruels de la jeunesse new yorkaise que distillait Lou Reed dans ses textes, avec cet art de l’ellipse encore jamais atteint dans la chanson rock. En cela le style brut et lapidaire de Moe, ce tempo martial mais jamais ennuyeux qu’elle imposait, pouvait fort bien témoigner d’une forme de dureté raccord avec la vie urbaine. Ou bien, dans le milieu aux mœurs très libre de la Factory warholienne, se concevoir comme sa manière d’opposer ses principes et sa vertu  face à la décadence de rigueur dans l’entourage du groupe.

Issue de cette classe moyenne très puritaine peuplant l’Amérique suburbaine, Moe évoluera sans difficulté au milieu des travestis, des junkies, des créatures troubles ou glauques, si éloignées de sa vie jeune fille « normale », dont Reed s’inspirait pour ses chansons. Mais que l’on sache, elle n’a jamais été, n’a jamais prétendu être l’une d’entre elles. Elle restera cet élément loyal, bienveillant, dont l’humeur restait égale, qui regrettera, sans pouvoir les empêcher, les querelles, les déchirements, les séparations au sein de ce qu’elle avait fini par considérer comme une autre famille. De tous les membres du Velvet, elle fut de loin celle qui exprimera le plus de tristesse lorsque vint l’heure de la séparation définitive. Devenue mère de famille, elle enregistrera une poignée d’albums en solo avant de disparaître définitivement de la scène musicale pour réapparaître quelques années plus tard dans un tout autre contexte. En 2010, des internautes  éberlués firent en effet tourner une vidéo prise lors d’un rassemblement du Tea Party à Tifton, en Géorgie. Parmi les intervenants de ce meeting du mouvement proche de l’extrême-droite, anti-gay et anti-avortement, figurait une Maureen Tucker très remontée contre une administration Obama dont l’action consistait, selon elle, à « précipiter la destruction définitive de l’Amérique ». Comme quoi, du rythme à la pensée binaire, il n’y a parfois qu’un pas.
 

 

Rock & Roll - Velvet Underground

 
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