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Samstag aus Licht : Stockhausen au Balcon

Samstag (Samedi) fait partie de l’immense cycle intitulé Licht (Lumière) dans lequel Stockhausen compose une forme de génèse du monde. Le chef d’orchestre Maxime Pascal décode cet opéra mystique et monumental.

Publié le 12 Juin 2019
par Maxime Pascal

Karlheinz Stockhausen : Samstag aus Licht

 

La lumière est ce qui nous permet de voir. C’est à la fois la première étincelle de vie et ce qui contient l’univers tout entier. La lumière embrasse le phénomène visuel et sonore, et toutes les couleurs dans un même rayon.

Stockhausen est de ces compositeurs qui ont créé de leur vivant une forme complète, contenant un ensemble de paramètres artistiques qui forment un vaisseau transmettant une substance. Il y a, dans le cycle Licht, une intensité du fond, et en même temps un culte de la perfection formelle qui est fascinante.

Parmi ces paramètres, il y en a un qui m’émeut particulièrement : l’invisibilité sonore. La notion d’invisibilité est spirituelle voire mystique en art, développée par des compositeurs comme Olivier Messiaen et Jonathan Harvey. Plus je travaille sur Licht, plus je suis sensible à ce sujet.

Comme Stockhausen, Harvey était fasciné par l’apparition et le développement de la musique électronique, en ce que ça lui évoquait la musique d’église, celle qu’on entend mais qu’on ne voit pas : l’orgue, les chœurs, et surtout les cloches. La notion d’invisibilité en musique est devenue centrale comme composante spirituelle de la musique électronique.

Chez Messiaen, il y a de l’invisible aussi : ce sont les chœurs d’oiseaux. Si on va dans la forêt, tôt le matin, on entend des oiseaux tout autour de soi, mais on ne peut les voir. C’est fondamental : pour pouvoir entendre, il faut écouter. Les oiseaux sont invisibles et pour les voir, il faut les observer : quand on parle d’ornithologie, on parle d’observation. Tout cela participe des mêmes principes, de ce que Stockhausen appelait « écouter en découvreur ».

Dans Donnerstag aus Licht, Stockhausen crée avec les chœurs invisibles, cette bande qui passe en fond sonore durant l’opéra tout entier, une présence sonore invisible – il parle d’« horizon ». Il imagine ainsi une transcription de la notion d’invisible au monde sonore. Invisible n’a pas d’équivalent en ce qui concerne l’audition : on dit « inaudible » ou « imperceptible », qui sont loin d’avoir le même sens. Stockhausen crée une notion nouvelle : l’invisibilité sonore.

Celle-ci existe dans Samstag aus Licht avec les moines et les trombones de Luzifers-Abschied, qu’on ne voit jamais vraiment puisqu’ils sont tout autour du public, et souvent en mouvement. Mais surtout, il y a le principe de la superformule, qui nourrit toute la musique de Licht mais reste dissimulée tant elle est divisée, développée, distendue et distribuée tout au long des sept opéras.

Lorsque Stockhausen parle de donner à voir la musique, je pense que cela signifie qu’il veut rendre visible l’invisible. Là est le sens de Licht, une œuvre dont l’ambition dépasse tout ce que j’ai pu connaître en art.

 

Karlheinz Stockhausen
Samedi 29 juin 2019 - 17:30
Amphithéâtre - Cité de la musique
Karlheinz Stockhausen
Opéra

Samstag aus Licht - Stockhausen

Le Balcon - Orchestre d'harmonie du CRR de Paris - Chœur de l'Armée française - Maxime Pascal
Du vendredi 28 juin 2019 au samedi 29 juin 2019
Salle des concerts - Cité de la musique