Notes de passage

A+AA-Print

Au jour le jour / Au jour le jour

Vous avez dit "amateurs" ?

Publié le 9 Décembre 2017

« Ce n’est pas l’amateur qu’il faut faire venir à la musique, c’est la musique qui doit à l’amateur d’avoir commencé à vivre comme musique. » Avec le sociologue Antoine Hennion, le colloque du vendredi 15 décembre 2017 repense la figure de l’amateur pour mieux comprendre ce que nous fait la musique et ce que l’on fait de la musique.

par Antoine Hennion

Oublions les oppositions trompeuses. L’amateur n’est pas le non professionnel. Il est celui qui vit l’expérience de la musique : bien sûr, même le professionnel peut, doit être amateur. L’amateur ne s’oppose pas non plus à l’instrumentiste, par rapport au “simple” public. Il est celui que la musique touche. Mais cette formulation est trop simple, elle aussi, car la musique ne touche l’amateur que si, inversement, il se rend sensible à elle, à travers un long parcours fait de relais, d’événements fondateurs, d’influences et de pratiques. Il n’y a pas la musique d’un côté, l’amateur de l’autre : ils se forment l’un l’autre, dans une relation intimement réciproque.

Si l’on prend du recul, cela veut dire que l’histoire de la musique est d’abord l’histoire de cette « musicalisation » : elle ne consiste pas à égrener un chapelet de genres, de créateurs et d’œuvres ayant ou non trouvé leur public, mais à saisir la lente formation collective à la fois d’une aptitude à goûter la musique comme un objet spécifique, et d’un répertoire d’œuvres répondant à ce goût. Ce qui suppose aussi l’invention continue d’une multitude de médiations canalisant cette rencontre : lieux dédiés, orchestres, écoles, éditions, supports, médias, critiques, marché, etc.

Replacer cette formation du goût au premier plan revient à remettre les choses à l’endroit. Ce n’est pas l’amateur qu’il faut faire venir à la musique, c’est la musique qui doit à l’amateur d’avoir commencé à vivre comme musique. Musiciens, amateurs, publics, tous sont ainsi devenus les artisans d’une expérience à laquelle ils participent, qu’ils partagent (c’est le même mot) — expérience qui n’a lieu qu’à cette condition.

Parler ainsi plutôt d’expérience musicale, c’est insister sur le fait qu’il n’y a rien de tel que “la musique”, comme une sorte de réserve de notes qu’il faudrait diffuser et faire pratiquer, tandis que lui ferait face une sociologie du goût, débusquant dans le milieu, la culture, la formation ou les relations sociales les facteurs de nos attachements. Le goût est une activité, il s’appuie sur toutes ces ressources, il n’en est pas le produit. Tout comme l’interprétation, l’appréciation de la musique est quelque chose qu’il faut faire arriver, c’est une performance, ouverte, incertaine, irréductible à ce dont elle hérite, à toujours faire vivre, comme si l’expérience musicale devait sans cesse se recharger de ce que, en se l’appropriant à leur façon, d’autres expériences lui apportent.

Le point peut sembler abstrait ou trop général, il ne l’est pas : il fait voir tout autrement ce qu’on appelle la médiation culturelle. Elle ne vise pas tant à amener à la musique plus de fidèles, qu’à produire à nouveau une telle expérience musicale partagée, c’est-à-dire à la réinventer en situation. C’est aussi vrai chaque fois qu’on en joue, chez soi ou en public, que plus largement de l’évolution plurielle des genres, des scènes, des pratiques, et finalement des significations qui s’expriment ainsi à travers la musique.

La musique n’est pas un objet plongé dans le social ou la culture, comme de larges enveloppes un peu souples, tandis que les pratiques et les institutions assureraient le passage entre les deux. C’est au cœur même de l’expérience musicale qu’elle est le plus sociale, c’est là qu’elle nous fait et que nous la faisons nôtre. Tous ensemble : musiciens, instrumentistes, créateurs, professionnels, médiateurs, amateurs et publics.

Antoine HENNION (Centre de sociologie de l’innovation, Mines ParisTech, PSL/CNRS) a développé une problématique de la médiation à partir de travaux sur la musique, la culture et les amateurs (La Passion musicale, 2007 ; La Grandeur de Bach, avec J.-M. Fauquet, 2000 ; Figures de l’amateur, 2000). Dans une perspective pragmatiste, il poursuit l’analyse d’attachements qui requièrent le sens des situations et du geste juste, notamment à partir de situations de fragilité (soin, handicap, réfugiés). 

 

Les émotions démocratiques. La musique comme vecteur de cohésion

Vendredi 15 décembre 2017, 9h30-18h00, entrée libre sur réservation

Voir la note de programme

En savoir plus

Émotions démocratiques
Colloque

Les émotions démocratiques

la musique comme vecteur de cohésion
Salle de conférence - Philharmonie
Vendredi 15 décembre 2017 - 09:30

Article magazine - évènements liés

Colloques

Colloques

Ces manifestations, ouvertes en entrée libre aux non spécialistes comme aux étudiants et aux chercheurs, suivent l’actualité de la pensée et de la vie musicale.
 

Démos

Découvrez le site dédié de Démos, un projet de démocratisation culturelle initié et coordonné par la Cité de la musique - Philharmonie de Paris.