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Autres regards / Autres regards

Reggae et ganja

Publié le 20 Avril 2017

Difficile de dissocier le reggae de la ganja (marijuana). La violence rentrée de cette musique et le flegme trompeur des Rastas sont intimement liés aux effets de cette plante que ces derniers utilisent comme une arme spirituelle et économique.

par Thibault Ehrengardt

 

Importée sur l'île au tournant du XIXe siècle par les migrants indiens, la ganja est adoptée par les premiers prédicateurs rastas. Ils la fument dans une optique sacrée et en font commerce pour survivre. Criminalisée depuis la Ganja Law de 1918, elle a la réputation de rendre fou et violent. Mais dans les bidonvilles de Kingston, les jeunes la plébiscitent et leur musique s'en ressent ; dès 1966, le ska, brutal comme une cuite au rhum blanc, se fait rock steady, petit bijou de sensualité. « Si tu fumes un joint, cela te fera dormir / Plus, tu te mets à tousser / Qu’elle est cool, cette herbe ! », chante Hopeton Lewis (« Cool Collie », 1967). L'élection des socialistes en 1972 n'entraîne pas la légalisation espérée. Mais les Rastas continuent de vanter les mérites de l’herbe locale, considérée comme la meilleure au monde : elle guérirait le cancer, le glaucome, la pneumonie… Et surtout, elle éveillerait les consciences. Ainsi les Rastas allument allégoriquement leur chalice (pipe à eau) au Vatican (l’antre du mal) ou à Buckingham Palace (l'antre du colonialisme), pour en chasser toute malice. Le chalice se fume en groupe, et se passe vers la gauche. Les Rastas récitent toujours un psaume avant de l'allumer.

 

 

« Légalisez l’herbe, j’en ferai la promotion ! », exhorte le malicieux Peter Tosh (Legalize It, 1976). Il ajoute que tout le monde en fume, les docteurs, les avocats et même les policiers. Cette hypocrisie irrite les Rastas qui se heurtent, sur ce sujet comme sur celui de la « négritude », aux tabous de la société bourgeoise antillaise. Pour cette dernière, la ganja reste la drogue des paumés. Dans le ghetto, on en vend pour survivre : « S’il te plait, M. le policier !, implore Sugar Minott (Mr DC). J’ai une famille à nourrir / Ne vois-tu pas que seule l’herbe nous maintient en vie ? » Mais elle est aussi au cœur d'un trafic international. Eek-A-Mouse décrit une récolte sur « Ganja Smuggling » : « On a mis la ganja dans un avion et l’argent est tombé du ciel ! » Jack Ruby, producteur historique de Burning Spear, en revendait en grande quantité. Quant à Bob Marley, il « était sans doute l’un des rares artistes à consacrer un paragraphe de ses contrats de tournées à l’approvisionnement en ganja », confie son manager Don Taylor dans Bob Marley & Moi (DREAD Editions).

 

La ganja vient d’être dépénalisée en Jamaïque. Une victoire morale pour Rasta. Mais les petits revendeurs ne verront sans doute de cette manne financière que les volutes échappées du chalice des grandes firmes internationales. Comme le rappelle le groupe Steel Pulse, ganja ou autre, c'est toujours « Babylone (qui) dicte les règles ».

Exposition Jamaica Jamaica !
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