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Istanbul au carrefour des musiques sacrées

Publié le 28 August 2025 — par Sami Sadak

— Istanbul (Turquie), intérieur de Sainte-Sophie - © Stefano Baldini / Bridgeman Images

De Byzance à Constantinople, puis à Istanbul, la ville, aujourd’hui turque, a été un creuset de civilisations, de langues, de religions et de musiques. La soirée du 13 septembre met en lumière une facette souvent oubliée de ce riche passé : la rencontre entre le chant sacré byzantin et la musique mystique soufie. 
— Derviches tourneurs d’Istanbul © Kenan Öztürk

Une tradition millénaire toujours vivante 

Née avec la fondation de Constantinople au IVe siècle, la musique byzantine ne s’est jamais tue. Elle résonne encore dans les églises orthodoxes. D’inspiration gréco-romaine, biblique et chrétienne orientale, cette tradition vocale monodique repose sur un système modal, l’oktoechos (octoéchos), structuré autour de huit modes. Attribué au moine Jean Damascène au VIIIe siècle, ce système est devenu, dès le IXe siècle, le cœur de la liturgie à Constantinople. 

Progressivement, la liturgie se développe, notamment dans des lieux emblématiques comme Sainte-Sophie. Des chœurs organisés, dirigés par des chantres – protopsaltès, lampadarios, domestikos –, introduisent un chant plus ornementé, dit kalophonique. Aujourd’hui encore, la musique byzantine reste vocale, centrée sur une ligne mélodique soutenue par un ison, note tenue créant une vibration harmonique. Sa notation, appelée psaltique, n’utilise pas de portée : ce sont des signes (neumes) indiquant des inflexions mélodiques selon les modes employés. L’apprentissage se fait avant tout par transmission orale, dans le cadre de l’office, et non à travers des partitions figées.

— Ensemble vocal byzantin - © Kenan Öztürk

Le souffle du soufisme dans la musique ottomane

Côté musulman, la musique savante turque se développe dans les capitales successives de l’Empire ottoman : Konya, Bursa, puis Istanbul. À Konya, au XIIIe siècle, le poète mystique Djalâl ad-Dîn Rûmî, fondateur du soufisme mevlevi, fait de la musique un pilier de sa voie spirituelle.

Son héritage se prolonge à Istanbul à travers les tekke, couvents soufis qui deviennent aussi de véritables conservatoires. Les derviches tourneurs, membres de l’ordre mevlevi, pratiquent le sema, cérémonie spirituelle codifiée par le fils de Rûmî. Ce rituel dansé symbolise la quête d’union avec le divin, guidé par la musique du ney (flûte), de l’oud, et de chants mystiques. Le geste est hautement symbolique : bras ouverts, le derviche devient canal entre ciel et terre. Sa tenue – chapeau (sikke), robe blanche et manteau noir – évoque la mort de l’ego et la renaissance spirituelle. L’ensemble forme une méditation en mouvement, où l’art devient prière.

Un creuset de cultures musicales

Istanbul, ville-monde, a toujours favorisé les échanges entre communautés. Grecs orthodoxes, Arméniens, juifs et musulmans vivaient côte à côte. Dans ce contexte, les musiques sacrées et profanes se croisent. Des musiciens chrétiens intègrent des cercles soufis ; des compositeurs musulmans écrivent des œuvres pour des églises ou des synagogues. Des figures comme Petros le Péloponnésien, actif dans l’Église orthodoxe et dans les tekke mevlevis, ou encore Ilyas Efendi, illustrent cette porosité entre mondes religieux et musicaux. On voit émerger alors une véritable synthèse entre chant byzantin et musique ottomane.

— Derviches Tourneurs d’Istanbul - © Kenan Öztürk

Une ville, un souffle, une musique

Le spectacle du 13 septembre prend la forme d’une rencontre vivante entre deux héritages. Il rend hommage à cette mémoire musicale partagée en réunissant deux ensembles emblématiques. Tout d’abord, les chanteurs de l'Association du Chœur Byzantin de Constantinople-Athènes, fondé en 1985, héritier des grands chantres de Constantinople. Aujourd’hui basés à Athènes, ils perpétuent le chant byzantin dans sa rigueur et sa beauté, sous la direction de Kallistratos Kofopoulos, qui a succédé à son père Démosthène. Leur engagement : transmettre une tradition vivante, par la voix et l’expérience de l’office. Place ensuite aux Derviches Tourneurs d’Istanbul, dirigés par le musicien Salim Mete Edman, oudiste, chanteur et compositeur. La particularité de cet ensemble est d’être mixte, renouant avec les origines du soufisme mevlevi, qui reconnaissait dès ses débuts l’égalité spirituelle entre hommes et femmes.

Ce moment musical est plus qu’un concert : c’est un voyage dans l’âme d’Istanbul. Une ville où l’orthodoxie byzantine et le soufisme ottoman ne s’affrontent pas, mais se répondent, comme deux voix d’un même chant mystique.

Sami Sadak

Ethnomusicologue, Sami Sadak a enseigné à l’université d’Aix-Marseille dans le cadre d'un cursus sur la conservation du patrimoine méditerranéen. Il a été directeur artistique du forum des musiques du monde « Babel Med Music », et est membre de l’Académie Charles-Cros pour les musiques traditionnelles.