Comment est né le projet du Traffic Quintet ?
J’ai créé le Traffic Quintet en 2005, à la suite de l’enregistrement de la bande originale d’Alexandre Desplat pour Un héros très discret de Jacques Audiard. Mon envie était alors de concevoir des programmes atypiques, de revisiter les bandes originales de films et d’y associer pour chaque spectacle un scénario visuel mêlant art contemporain et vidéo, ce qui n’avait jamais été fait pour une formation chambriste. Cette formation de quintette à cordes avec contrebasse, quasi inexistante dans le répertoire classique, nous permet d’aborder tout le répertoire du quatuor, mais aussi, via des transcriptions, le répertoire d’orchestre, le jazz et les musiques dites « du monde ». C’est donc un « traffic » dans tous les sens du terme. Tout est transformation, déplacement mouvement, réactualisation de la mémoire.
© Dominique Gonzalez-Foerster et Ange Leccia
Vous avez créé le spectacle Eldorado en mars 2011 dans ce qui était alors la Cité de la musique : quelle avait été la genèse du projet ?
Souvent, lors de l’écriture de mes spectacles, le thème s’impose comme une évidence. S’agissant d’Eldorado, il y a d’abord eu le titre. En préparant notre précédent spectacle Divine Féminin, j’ai collaboré avec le peintre Jacques Monory, dont l’œuvre évoque fréquemment la figure de la femme et le cinéma. J’avais particulièrement été saisie par son tableau intitulé Eldorado – qui représente la façade d’un cinéma dans une perspective complètement « trafiquée », elle aussi. Cet Eldorado me suggérait un voyage à travers la musique américaine, comme un road-movie, une forme de quête. Cette quête, cette déambulation à laquelle toute fin échappe, nous mène au cœur de la nature grandiose des États-Unis, ses déserts et ses vides, où toute vie semble disparaître. Toute l’imagerie que le cinéma américain a tissé autour de ces paysages devient un personnage à part entière du spectacle, via le film Gold, qu’ont réalisé Dominique Gonzalez-Foerster et Ange Leccia pour l’occasion.
L’articulation entre musique et cinéma est en effet toujours au cœur de vos projets avec le Traffic Quintet : comment l’envisagez-vous ?
Toujours de manière artistique et philosophique ! Proposer une illustration musicale d’une image, ou vice versa, ne m’intéresse pas. Au contraire, je souhaite que la musique développe un discours indépendant de l’image, voire qu’elle en engendre d’autres. Ma collaboration avec Ange Leccia, depuis la création du Traffic Quintet, m’a initiée à la vidéo, à sa temporalité et à l’art de la boucle, profondément musical.
Aujourd’hui, j’ai sans doute acquis un œil de réalisatrice. De la même manière que j’articule des programmes musicaux très atypiques, je leur associe un scénario visuel également singulier et personnel, qui propose une respiration sans écraser l’imaginaire de la musique, ni la priver de son indépendance. Depuis maintenant vingt ans, j’essaie d’inventer un langage global qui tisse étroitement rythme de l’image et des couleurs, et rythme musical. Mon travail de vidéaste touche de ce fait plus à l’abstraction qu’à la narration : c’est un voyage, une errance, fait de leitmotive visuels.
Nombre des musiques que vous utilisez sont déjà originellement dédiées au cinéma, ou du moins utilisées par le cinéma pour accompagner une image, de sorte qu’elles se sont souvent engrammées comme telles dans l’imaginaire collectif. Comment les en détacher ?
Ici, la musique est le point de départ de toute ma réflexion. Les transcriptions que j’imagine les éloignent souvent de leurs habits d’origine : une musique pensée pour harmonica et grand orchestre sonnera très différemment avec un quintette à cordes. Il y a donc un déplacement des perceptions – les auditeurs reconnaîtront certaines musiques, sans être certains du contexte dans lequel ils les ont entendues à l’origine. L’image accompagne ce décalage, cette déstabilisation, cette transformation de la matière. Ensuite, les morceaux s’enchaînent, sans rupture, alliant dans un même mouvement image et musique, de la manière la plus fluide possible.
— Solrey
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© Aurélie Lamachère
Comment avez-vous élaboré le programme d’Eldorado ?
J’ai choisi des œuvres musicales ayant été écrites pour des films devenus iconiques mais aussi représentatives de la pluralité culturelle américaine, allant du blues aux partitions symphoniques des grands compositeurs hollywoodiens, en passant par le jazz ou le mouvement minimaliste. Des musiques qui ont toutes été largement utilisées à l’image, mais qui en dépassent le cadre.
Après le choix des œuvres vient celui de leur enchaînement, lequel, relevant d’un scénario et d’une dramaturgie très construits, permet la fluidité dont je parlais. On peut ainsi passer d’Il était une fois l’Amérique d’Ennio Morricone à Caravan de Duke Ellington, puis rebondir sur Bernard Hermann dans Psycho, et rencontrer les musiques de Phil Glass et de Jonny Greenwood tout en terminant par la bande originale de L’étrange histoire de Benjamin Button, signée Alexandre Desplat. C’est la même histoire qui se raconte tout au long d’Eldorado.
© Dominique Gonzalez-Foerster et Ange Leccia
Pourquoi reprendre ce spectacle aujourd’hui ? A-t-il évolué entretemps ?
Il me semble que ce programme est plus actuel que jamais : la vision quasi fantomatique de l’Amérique que propose Eldorado, c’est aussi celle de la chute de l’empire américain. Sans le bouleverser totalement, j’ai souhaité lui apporter un dispositif scénique expérimental. Un écran de tulle en avant-scène voile et dévoile tour à tour les musiciens, les images de Gold et les captations live réalisées par la vidéaste Sarah-Anaïs Desbenoit. Les images filmées sur scène seront donc mixées en direct à celles du film. Ainsi projetés, les musiciens s’inscrivent dans l’image et deviennent des personnages du film. Ce nouveau dispositif, presque tridimensionnel, porte le spectacle vers une narration abstraite où le couple musique/image redevient fusionnel.