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Robyn Orlin et Camille : la beauté des eaux qui chantent

Publié le 21 April 2026 — par Robyn Orlin et Thomas Hahn Lecture 4 min

— Camille dans Alarm Clocks de Robyn Orlin. Nuits de Fourvière, Lyon, 2021 - © Mehdi Benkler

La chorégraphe et danseuse sud-africaine Robyn Orlin retrouve la chanteuse Camille et le chœur Phuphuma Love Minus pour explorer les tensions et urgences liées à la question de l’eau dans … Alarm Clocks…, spectacle libre et foisonnant. Entretien.
— Camille dans Alarm Clocks de Robyn Orlin (extrait). Nuits de Fourvière, Lyon, 2021 © Séquence

Vous décrivez cette création comme une « pièce au sujet de l’eau, sans eau ». Il semble que, pour réunir la chanteuse Camille et le chœur Phuphuma Love Minus, le chemin n’ait pas été un long fleuve tranquille.

En effet, j’ai d’abord travaillé avec Camille en France pendant la période du coronavirus, autour de certaines de ses chansons qui parlent de l’eau et peuvent engager un échange avec le public. Et j’ai fait de même plus tard avec Phuphuma Love Minus à Johannesburg. Eux aussi apportent des chansons sur le thème de l’eau ; je leur ai également demandé d’écrire un morceau sur mesure pour ce spectacle. Mais je n’ai pu rassembler tout ce beau monde qu’en avril 2026, une semaine avant la première, en raison des fortes contraintes qui régissent l’industrie musicale.

Vous réunissez des chanteurs-auteurs avec lesquels vous aviez jusqu’ici travaillé séparément, sans doute pour la bonne raison qu’on ne saurait imaginer des artistes plus différents que les choristes-danseurs de Johannesburg et la Française Camille. Avec tout de même un terrain partagé, car Camille peut tout à fait impliquer son corps dans le chant.

Phuphuma Love Minus pratique un chant choral minutieusement organisé alors que Camille a développé un art musical à géométrie variable. Je l’ai en effet déjà mise en scène, d’abord en 2011 dans un solo intitulé Ilo Veyou, basé sur son album éponyme. J’ai ensuite travaillé avec elle sur plusieurs de ses concerts, où elle dansait parfois pieds nus. Si Phuphuma Love Minus pratique le chant a cappella par fidélité à la tradition et sur un mode très choral, Camille chante parfois seule, sans être accompagnée de ses musiciens. Chez elle, c’est l’expression d’une grande liberté artistique. Mais malgré tous les contrastes, le mouvement est chez les deux un prolongement de leur art vocal.

— Phuphuma Love Minus, Musée du quai Branly, 2017 © Musée du quai Branly - Jacques Chirac

Avec Phuphuma Love Minus, vous avez créé une première pièce en 2009, à savoir Walking Next to Our Shoes… Intoxicated by Strawberries and Cream, We Enter Continents Without Knocking. Cet ensemble pratique les danses et chants d’une tradition nommée isicathamiya, mot dont la racine renvoie à un verbe qui signifie « marcher furtivement », à la manière des chats. Cette forme chorale, aujourd’hui encore exclusivement masculine, est organisée sur le modèle du « chant à répondre » et réunit sopranos, altos, ténors et basses. Le soliste meneur est généralement un ténor. Quelle est votre relation personnelle à cet art ? L’avez-vous étudié ou analysé ? Que représente son histoire pour vous ?

L’isicathamiya a été présent dans ma vie depuis mon enfance en Afrique du Sud. J’en ai vu beaucoup, par un grand nombre d’ensembles différents. Plus tard, le genre s’est imposé hors des frontières grâce au célèbre groupe Ladysmith Black Mambazo, qui a travaillé avec Paul Simon. Et en Afrique du Sud, on entend aujourd’hui encore beaucoup d’isicathamiya à la radio. Phuphuma Love Minus participe aussi à de nombreuses compétitions qui continuent d’être organisées dans ce pays. En travaillant avec eux, j’essaie d’aborder cette forme sur un mode poétique, sans trop l’analyser. Mais il m’importe que l’isicathamiya soit issu d’une tradition rurale, au début du XXe siècle. Il est né dans les mines, chez les ouvriers esclaves appartenant à la communauté des Zoulous. À l’origine, ils devaient pratiquer leur art sans trop se faire remarquer, d’où leur danse en mode « patte de velours ». Plus tard, ils ont créé les compétitions, où l’un des éléments mis en valeur est la beauté vestimentaire. Cela signifie que les costumes de ville et les cravates portés par les chanteurs ne sont pas mon invention personnelle. Ils correspondent à leur style, à leur tradition et à leur identité de gentlemen.

Collage de Robyn Orlin, Camille et Phuphumas
— Collage de Robyn Orlin : Camille et Phuphumas

De quelle manière comptez-vous aborder ici le sujet de l’eau ? Est-ce différent de vos pièces précédentes autour de cette thématique ? On peut penser à Although I Live Inside… My Hair Will Always Reach Toward the Sun…, le solo pour la danseuse Sophiatou Kossoko que vous avez créé en 2004. L’eau y coulait dans des piscines gonflables et des théières. En 2012, dans Beauty Remained for Just a Moment… avec la compagnie sud-africaine Moving into Dance Mophatong, l’eau arrivait en bouteilles transparentes, dans le contexte d’une réflexion sur le rapport à la beauté dans des conditions de vie défavorables. Qu’en est-il dans … Alarm Clocks… ?

Cette fois, l’eau est dans les chants ! Nous ouvrons ici un robinet purement musical, en choisissant dans le répertoire de Phuphuma Love Minus certains morceaux, dont beaucoup de mélodies traditionnelles, qui traitent du sujet et se prêtent bien à notre approche scénique. Aujourd’hui, Phuphuma Love Minus présente ses propres versions du répertoire traditionnel, mais crée aussi de nouvelles chansons. Et si l’eau est un sujet très présent dans les concerts de l’ensemble, c’est qu’elle représente en Afrique une ressource si précieuse qu’elle sous-tend tout un imaginaire lié à la beauté, à la vie, à la pureté et à tant d’autres choses. Quand l’eau manque ou est absente, cela devient un problème politique. Et quand on a trop d’eau, c’est tout aussi politique. Elle est prise en tenaille alors qu’elle devrait être simplement un élément bienfaiteur. En vérité, elle mérite tellement mieux, et c’est pourquoi nous en chantons la beauté.

Propos recueillis par Thomas Hahn

Camille dans Alarm Clocks de Robyn Orlin. Nuits de Fourvière, Lyon 2024
— Camille dans Alarm Clocks de Robyn Orlin. Nuits de Fourvière, Lyon, 2021 - © Mehdi Benkler

Robyn Orlin
Thomas Hahn

Thomas Hahn collabore au site dansercanalhistorique.fr, à la revue Transfuge et à plusieurs magazines spécialisés dans les arts scénographiques. Il est le correspondant en France de la revue allemande tanz et contribue à de nombreux ouvrages sur la danse.