« J’ai commencé à étudier le piano à cinq ans, et à sept ans, j’ai arrêté, parce que c’était ennuyeux de devoir penser aux doigtés, aux rythmes, et de rester toujours dans le même registre », raconte György Kurtág. Il n’est donc point besoin d’être un enfant prodige pour devenir l’un des plus grands compositeurs des XXe et XXIe siècles ! D’ailleurs, la singularité de Kurtág, qui fête son centième anniversaire le 19 février 2026, ne s’enracine-t-elle pas dans ces débuts en apparence sans éclat ? À l’écart des chapelles et des modes, le musicien hongrois a creusé un sillon singulier. Il n’accède à une reconnaissance internationale qu’en 1981, lors de la création des Messages de feu Demoiselle R. V. Troussova à Paris, par Adrienne Csengery et l’Ensemble intercontemporain dirigé par Sylvain Cambreling.
Vers une première maturité
Réfractaire aux exercices sans âme, le jeune György (né à Lugoj, actuellement en Roumanie) n’en éprouve pas moins une vive sensibilité pour la musique : à l’âge de onze ou douze ans, la découverte de la Symphonie « Inachevée » de Schubert constitue une expérience déterminante. Ayant repris l’apprentissage du piano, il entre ensuite à l’Académie Franz Liszt de Budapest, où il rencontre György Ligeti, de trois ans son aîné, auquel le lie une indéfectible amitié. Plus tard, Kurtág enseignera dans cette même institution, non pas la composition, mais le piano et la musique de chambre.
De ses premières œuvres, il ne reste presque rien car il a détruit ou écarté de son catalogue ce qui, à son sens, relève d’un travail d’étudiant. Rescapé de ce tri sévère, le Mouvement pour alto et orchestre (1954) témoigne de l’influence de Bartók dont l’héritier cherche à s’émanciper. Mais en 1956, Kurtág connaît une grave crise personnelle. L’année suivante, une bourse lui permet de séjourner un an à Paris. Là, il consulte la psychologue Marianne Stein qui lui conseille d’essayer de combiner seulement deux sons. Il conserve de cette thérapie une attention extrême à chaque note, qu’il considère comme un organisme vivant : sa musique est une musique de l’essence, écrite avec une grande économie de moyens. Le Quatuor à cordes op. 1 (1959), qui ouvre officiellement son catalogue, dessine la voie des œuvres à venir.
Jeu, mémoire et création
En 1973, alors qu’il est en proie à une nouvelle crise créatrice, Kurtág est contacté par la professeure de piano Marianne Teöke, qui lui demande d’écrire des pièces pédagogiques. Cette commande est à l’origine des Játékok (« Jeux »), onze volumes de pièces pour piano publiés entre 1979 et 2026. Kurtág renouvelle en profondeur l’approche de l’instrument en se rappelant ses propres débuts : « L’idée de composer les Jeux m’a été inspirée par des enfants jouant spontanément avec le piano, des enfants pour qui l’instrument est encore un jouet. Ils l’expérimentent, le caressent, ‘‘l’attaquent’’ parfois et ils laissent courir leurs doigts. […]. Le plaisir de jouer, la joie du mouvement, oser des déplacements rapides sur toute l’étendue du clavier dès les premières leçons, au lieu d’un tâtonnement maladroit sur les touches en comptant les temps. Toutes ces idées très générales sont à l’origine de la création de ce recueil. Le jeu – c’est le jeu. »
Kurtág accorde une importance primordiale à la mémoire, à la tradition et à la connaissance patiemment acquise. Les pièces des Játékok, toujours brèves, font souvent référence à des musiques déjà existantes, du Moyen Âge à nos jours, voire à un compositeur précis, mais sans imitation stylistique : Kurtág emprunte des gestes et des procédés compositionnels qu’il passe au prisme de sa propre imagination – un principe présent dans nombre de ses œuvres, comme les Signes, jeux et messages pour instruments à cordes. En 2004, il confie : « Plus je vieillis, plus je le vois clairement : ma vie entière forme une unité. À laquelle Monteverdi, tout comme Bartók ou Webern, appartiennent. Ligeti aussi, je l’ai suivi une vie durant, sans jamais l’imiter pour autant. J’ai toujours reçu de lui une impulsion vers le nouveau. Pour moi, l’un des buts fondamentaux de mon activité de compositeur, c’est de créer quelque unité à partir de ces influences diverses. »
Poésie et vérité
Peu à peu, le projet pédagogique des Játékok se mue en un journal intime. Car pour Kurtág, la musique doit mettre en relation l’individu avec ses contemporains, ce qui explique la présence quasi systématique de dédicaces, de titres ou de sous-titres contenant les mots « hommage », « message » ou « in memoriam », et ce, dans l’ensemble de sa production. Le besoin de dire et de signifier s’appuie souvent sur une source poétique, dans des langues diverses : le hongrois, l’allemand (comme dans les Kafka-Fragmente), le russe (langue des Messages de feu Demoiselle R. V. Troussova, sur des poèmes de Rimma Dalos), le français et l’anglais. Les œuvres vocales, également, manifestent une prédilection pour les effectifs restreints et la forme aphoristique, dans l’héritage du madrigal de la Renaissance et du lied romantique. « C’est l’opposé du ‘‘faire briller’’ », dit Kurtág.
Homme discret et secret, il met en musique des textes mystérieux, énigmatiques et même fragmentaires, laissant un vide que l’imagination doit combler. En choisissant des écrivains et des poètes qui évoquent la difficulté de leur cheminement, il explore avec une saisissante acuité le labyrinthe de l’âme humaine lancée dans une quête sans fin.