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Rakki Nouha, la musique et les miettes

Publié le 25 février 2026 — par Jacques Jouet et Aurélie Thomas Lecture 5 min

— Pages du carnet d'esquisses préparatoires du projet d'opéra Septimus (Das gelbe M), dossier "Rakki Nouha", Opéra du Rhône, 2020. - © Aurélie Thomas

À l’occasion de la parution de Rakki Nouha, la musique et les miettes, le Magazine présente un extrait de cet opus cosigné par Jacques Jouet et Aurélie Thomas, qui retrace le parcours et l’œuvre d’une artiste « météore » de la musique contemporaine. 

Rakki Nouha, la musique et les miettes
— Pages du carnet d'esquisses préparatoires du projet d'opéra Septimus (Das gelbe M), dossier "Rakki Nouha", Opéra du Rhône, 2020. - © Aurélie Thomas

Musicienne, compositrice, cheffe d’orchestre de talent, Rakki Nouha se déroba sans cesse aux étiquettes avant de disparaître soudainement en 2025. Entre-temps, son inventivité formelle et son goût de la provocation – qui n’était pas dénuée de convictions politiques peu majoritaires – lui valurent les succès les plus retentissants comme les échecs les plus douloureux. Aux antipodes de toute tiédeur, elle souleva les passions tout en posant avec acuité la justification de l’art musical en ces temps secs et menaçants.

Tout faire était pourtant devenu le contraire de son rêve : compositrice, poète, cantatrice, metteuse en scène, cheffe de l’orchestre, créatrice lumière-costumes… Ce qu’elle assuma à contrecœur fut son succès. Un météore qui n’arrête pas, qui travaille vite et bien. Elle emporta l’orchestre et les techniciens. Elle fut efficace, inventive. Une volonté de fer à faire bouger les montagnes.

Les ayants droit d’Edgar P. Jacobs tordant le nez sur Das gelbe M, l’opéra fut finalement titré Septimus.

Elle ne dirigea pas avec sa flèche, mais à mains nues. Il ne faut pas s’endormir sur ses provocations. L’ouverture était brève, mais était. Le décor noir avec la couronne d’Angleterre au beau milieu de la scène géante. La couronne chante, une voix de mezzo. La couronne semble respirer, donc chanter. La chanteuse est dans le noir :

DIE KRONE. —

Den Koh-i-Noor

aus Indien gestohlen

seine Tausend Lichter

Schatz durch Eroberung

das Imperium hat tausend Facetten

Eroberung kostet Blut

der Diamant gibt Blut

das Imperium trinkt Blut

immer frisches Blut.

LA COURONNE. —

Le Koh-i-Noor

volé en Inde

mille feux ici

un trésor de conquête

l’empire a mille facettes

la conquête coûte du sang

le diamant donne du sang

l’empire boit du sang

toujours du sang frais.

Rakki Nouha, la musique et les miettes
— Rakki Nouha, la musique et les miettes - © Aurélie Thomas

Lors de la première à Genève, tout le public — la salle était comble — attendait la solution du cumul des tâches. La solution était simple et suscita des rires admiratifs : le moment venu, simplement, Rakki Nouha quittait le pupitre du chef (une passerelle devenait visible) pour devenir Septimus sans prendre le temps de changer de costume, et l’orchestre, expliqua-t-elle ensuite, était tout à fait capable de se débrouiller tout seul, sans ce « mal nécessaire » qu’est le chef, comme avait dit l’un d’eux.

Le chant de Rakki Nouha dans le rôle de Septimus était souvent vilain et éraillé, mais elle était capable de plusieurs voix différentes et les écarts surprirent, comme époustoufla l’air de l’« Angenommen… », qui était une longue phrase unique chantée en donnant l’illusion d’un continuum sans la moindre respiration intercalaire, mais avec un ambitus aussi démesuré que réussi. Rakki Nouha avait un secret que nul ne devina et qu’elle refusa toujours de commenter.

Angenommen, man sagte mir, ich solle nun eine gut bemessene, zwar enge, aber doch hinreichend grosse Menge von Augenblicken mit relativ wenigen Worten, aber einem langen Satz, füllen, und mit einer Idee, wenn nicht gar einem Gedanken, im Hinterkopf, welche drei irgendeinen Zusammenhang hätten mit einer so brutalen wie delikaten Praxis gegen die träge und sinnlose Natur, einer Praxis, die man im Deutschen „Menschlichkeit“ nennt, dann würde ich nicht irgendein Klagelied über sie, also diese Praxis, und ihren vermeintlichen Rückgang anstimmen und gewiss auch nicht, um nichts auf der Welt, ihr Loblied anstimmen, es sei denn, ich versuchte, noch vor dem Moment, da deine Ohren sich anschicken, es zuzugeben, einen schönen Gehirnstrom hinzuzufügen und aufzurollen, einen ungedruckten, konstruierbaren, konstruierten und konstruktiven Gehirnstrom, einen einzigen, hübsch sich schlängelnden, unerbittlichen Gehirnstrom, dessen höchster angestrebter Glanz darin bestünde, wie ein Ei dem anderen einem gleichermaßen kompakten wie durchlässigen, einem gleichermaßen selbstsicheren wie besuchbaren, also nicht in Abwehrhaltung verharrenden Körper-Geist zu gleichen, wie ein Irrender seinemIrrtum nachgeht, weil er seine Vernunft immer nur von der schlimmsten Seite kennengelernt hat, aber ihm schließlich einleuchten wird, vor allem in Folge meines unvergleichlichen Genies, das sich aller Definition entzöge, es sei denn, man findet als Referenzobjekt einen höheren, letztlich göttlichen Geist.

Rakki Nouha, la musique et les miettes
— Pages du carnet d'esquisses préparatoires du projet d'opéra Septimus (Das gelbe M), dossier "Rakki Nouha", Opéra du Rhône, 2020. - © Aurélie Thomas

À supposer que l’on me dise que je dois maintenant remplir une quantité bien mesurée d’instants, certes étroite, mais suffisamment grande, avec relativement peu de mots, mais une longue phrase, et avec une idée, sinon une pensée, derrière la tête, lesquelles trois auraient un rapport quelconque avec une pratique aussi brutale que délicate contre la nature inerte et insensée, une pratique, qu’on appelle en allemand « Menschlichkeit » [humanité], je n’entonnerais pas une quelconque complainte à son sujet, c’est-à-dire à propos de cette pratique et de son prétendu déclin, et je ne chanterais certainement pas non plus, pour rien au monde, ses louanges, à moins que je ne tente, avant même que tes oreilles ne s’apprêtent à l’admettre, d’ajouter et d’enrouler un beau courant cérébral, un courant cérébral vierge, constructible, construit et constructif, un courant cérébral unique, joliment sinueux, implacable, dont le plus grand éclat recherché consisterait à ressembler comme un œuf à un autre, à un courant cérébral aussi compact que perméable, aussi sûr de lui que visitable, ne s’agissant donc pas de ressembler à un corps-esprit qui reste sur la défensive, comme un égaré poursuit son erreur, parce qu’il n’a jamais connu sa raison que sous son pire aspect, mais finira par s’en imprégner, surtout à la suite de mon incomparable génie, qui échapperait à toute définition, à moins de trouver comme objet de référence un esprit supérieur, finalement divin.

Rakki Nouha, la musique et les miettes
— Pages du carnet d'esquisses préparatoires du projet d'opéra Septimus (Das gelbe M), dossier "Rakki Nouha", Opéra du Rhône, 2020. - © Aurélie Thomas

L’air fut un triomphe personnel et quasi unanime. Malheureusement, le rôle d’Olrik-Marque-jaune, ainsi d’ailleurs que le couple Blake et Mortimer, ne furent pas considérés comme à la hauteur, ce qui fit dire à des critiques malicieux que Rakki Nouha aurait bien dû chanter tous les rôles.

« Je joue ma vie et la vôtre », avait clamé Rakki Nouha à son équipe passionnée. Les deux premières représentations firent le plein, de moins en moins les huit autres (Grenoble, Avignon). Une appréciation non négligeable, mais selon elle bancale ; un bide pas franc… ni le scandale hernanien qu’elle avait espéré, ni le triomphe cyranien unanime également envisagé. Entre échec ou succès mitigés, elle ne garda que l’épithète. Elle qualifia l’événement de « tiédasse ». On cita Ligeti, on cita Messiaen… « Pourquoi toujours me renvoyer au XXe siècle ? »

D’après une histoire pas vraie du tout, inventée de toutes pièces et inspirée de faits non réels.

Extrait de l’ouvrage : Jacques Jouet et Aurélie Thomas, Rakki Nouha, la musique et les miettes, Paris, Éditions de la Philharmonie, coll. « Supersoniques », 2026, p. 41-44.

Jacques Jouet
Aurélie Thomas