Il est des rencontres inattendues, inespérées, dont découle l’évidence. Habitées de cette intuition, la mezzo-soprano Romie Estèves et sa compagnie La Marginaire ont entrepris, avec la complicité d’André Minvielle et d’un large plateau artistique, de présenter Marcelle Delpastre à Gustav Mahler au cours d’un concert-bal réjouissant. Ou plutôt, puisqu’ils ne sont plus de ce monde, l’une depuis 1998, l’autre depuis 1911, de faire dialoguer les mots de la poétesse paysanne limousine avec le lied final de la « symphonie avec voix » Das Lied von der Erde du compositeur autrichien. Et, croisant leurs œuvres laissées en héritage, de croiser deux voix a priori éloignées l’une de l’autre, dans lesquelles résonne un chant, un parler de la Terre.
Marcelle Delpastre, en connivence avec la nature
La première est femme atypique, aussi bien dans le milieu pastoral et le hameau corrézien de Germont dans lequel elle naît en 1925 que dans les cercles littéraires, dont elle reste un astre quasi invisible relié à la constellation des littératures régionales. Marcelle Delpastre vit la terre au quotidien, la nuit l’écriture. Sans relâche, d’une manière obsessionnelle, fulgurante et instinctive, passant du tracteur au carnet, combinant langues française et occitane. Ses écrits disent la beauté du geste agricole, ravivent contes et légendes, recueillent « le parfum du monde, l’odeur du sel et de la rose, la puanteur des choses ». « J’ai au végétal des connivences, écrit-elle. Comme la plante, je respire de tout mon corps. Et dedans, par-dedans, les vaisseaux de la sève me sont mes veines. »
Marcelle Delpastre documentera également les traditions locales, témoignage précieux des pratiques culturelles en Limousin. Tout cela sans jamais quitter ou presque, pour un passage à l’École des Arts décoratifs de Limoges, sa ferme natale, vivant le paradoxe de ses désirs d’ailleurs, contrariés par une vie solitaire et rurale. Conteuse extraordinaire, cachant longtemps son activité d’écrivaine et pourtant publiée, Marcelle Delpastre reste intimement et intensément liée à sa terre, par sa vie et par ses mots. De cette parole enracinée et personnelle est né un œuvre poétique aux horizons pourtant bien plus larges, exaltation d’une Création qui l’émerveille en même temps que prémonition de la disparition d’un monde en mutation.
— Marcelle Delpastre
-
© Fond BFM Limoges Jan dau Melhau
Gustav Mahler, bâtisseur de mondes
Retour en arrière, 1907-1908. Gustav Mahler inscrit les six lieder avec orchestre de son Chant de la Terre au cœur de son corpus symphonique – Arnold Schönberg en donnera une version chambriste en 1920. Les textes sont choisis parmi les vingt-trois poèmes chinois datant de la dynastie Tang (618-907) adaptés en allemand et publiés par Hans Bethge sous le titre Die chinesische Flöte (La Flûte chinoise). De son enfance en Moravie et de ses origines modestes, Gustav Mahler garde un profond attachement pour les musiques et les littératures populaires. Ses symphonies et lieder absorbent valses, fanfares, musiques militaires et comptines enfantines, mais encore poésie et airs traditionnels puisés notamment au recueil du Knaben Wunderhorn (Le Cor merveilleux de l’enfant), publié au début du XIXe siècle. Ailleurs en Europe centrale, Jánaček, Kodály ou Bartók collectent les signes d’une culture exclusivement orale, rythmée par les cycles de la nature et les danses collectives, qu’ils sauvegardent et traduisent dans leurs propres écritures. Avec l’orchestre, dans lequel la voix s’intègre comme un instrument, Mahler veut « bâtir un monde » vibrant d’une énergie tellurique. S’y loge une vision de l’Homme et de la Terre à l’échelle cosmique, d’un univers sonore à forte résonance poétique et spirituelle.
André Minvielle, meneur du bal
Pour que ce rapprochement de deux voix si singulières soit plus qu’un collage audacieux, Romie Estève a ajouté une troisième voix – la sienne étant la quatrième – à cette polyphonie poético-musico-dansée, celle du « vocalchimiste » André Minvielle. Son rapport à la musique lui fait penser « à un paysan qui cultive sa terre » et rejoint sa propre expérience artistique, protéiforme, polyglotte et multiculturelle. Lui ratisse les terroirs pour en récolter les langues et les accents, patrimoine immatériel et voix en disparition qu’il incarne dans sa musique et son chant. Main rythmique et groove contagieux, langue à tiroirs et improvisation virtuose, valse des mots et scat à en perdre haleine. « Œuvrier » d’une Babel où les langues et les sons se cherchent dans leur musicalité et retissent à la Terre « nos vies d’âme et d’homme ».