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La Maestra : paroles d’académiciennes

Publié le 20 February 2026 — par Vincent Agrech Lecture 4 min

— La Maestra 2026 - © Denis Allard

Alors que s’ouvre la quatrième édition du Concours international de cheffes d’orchestre La Maestra, les lauréates et demi-finalistes de 2024 tirent les enseignements des deux ans d’académie qui prolongent la compétition, et offrent un outil précieux pour le lancement de leur carrière.

— Liubov Nosova, Bar Avni et Eu-Lee Nam, académiciennes de La Maestra 2024-26. Claire Gibault, cheffe du Paris Mozart Orchestra. - © Élodie Daguin

« Après avoir encouragé à se lancer dans la direction d’orchestre nombre de celles qui venaient me trouver, à une époque où c’était extrêmement difficile, je vois avec beaucoup de satisfaction ce point de bascule où être une femme est devenu, pour quelques brèves années sans doute, un avantage. Ce n’est que justice ! », s’exclame Sir Simon Rattle, après une rencontre avec les lauréates de l’Académie de La Maestra. Incurable optimiste (de son propre aveu), le grand chef britannique résume pertinemment les opportunités offertes à ses jeunes collègues, mais anticipe encore sur le résultat que cette nouvelle donne devra produire. Car si nombre d’orchestres cherchent désormais la cheffe, ayant pris conscience du caractère intenable des déséquilibres historiques, loin s’en faut que l’égalité soit aujourd’hui réalisée. Autour de 8 % des formations dans le monde sont dirigées par une femme ; un quasi-doublement en moins de dix ans , qui traduit un réel changement, mais exigerait encore, à ce rythme et celui du renouvellement générationnel, un quart de siècle avant d’aboutir à la parité. À condition que les dispositifs visant à favoriser l’équité au début des carrières ne soient pas remis en cause par des retournements politiques, comme c’est désormais le cas aux États-Unis où ils ont vu le jour. « Les programmes qui sont aujourd’hui attaqués ont permis d’inscrire ces évolutions dans une forme de normalité plutôt que dans le conflit. C’est la raison pour laquelle je les crois encore nécessaires », souligne Sir Simon Rattle.

— Bar Avni. Répétition du concert Eroica. Cité de la musique, avril 2025. - © Élodie Daguin

Nés en 2020 à l’initiative conjointe de la Philharmonie de Paris et du Paris Mozart Orchestra, le Concours et l'Académie de cheffes d’orchestre La Maestra représentent en Europe l’un des principaux dispositifs en faveur de l'équité. Le Concours, dont la quatrième édition se tiendra du 23 au 28 février 2026, est aujourd’hui bien connu. Il a successivement couronné Rebecca Tong en 2020, Anna Sułkowska-Migoń en 2022 et Bar Avni en 2024. L’Académie, qui accompagne les lauréates et demi-finalistes de chaque concours deux années durant, mène un travail plus discret, mais tout aussi essentiel – certaines candidates n’hésitant pas à y voir une motivation aussi puissante que les prix et leur exposition médiatique. Invitations à diriger des concerts ou contrats d’assistantes proposés par les orchestres partenaires de La Maestra au niveau européen, soutien aux projets audiovisuels, temps de mentorat avec des professionnels venus de tous horizons, en ligne ou lors de semaines de séminaire à Paris…

Ainsi, au mois de novembre 2025, les sept académiciennes du cycle 2024-2026 étaient réunies autour d’un agenda bien rempli : master-classes de direction d’orchestre (avec Pablo Heras-Casado), mais aussi de direction d’une production lyrique, rencontres avec des instrumentistes de l’Orchestre de Paris et de l’Ensemble Intercontemporain, avec Richard Wilberforce, chef du Chœur de l’Orchestre de Paris, Christian Thompson, directeur général de l’Orchestre de Paris, avec les chefs présents cette semaine à la Philharmonie de Paris (dont Sir Simon Rattle et Esa-Pekka Salonen), séances de travail animées par les équipes de La Maestra, mais aussi des musicologues et sociologues invitées…

— Liubov Nosova. Répétition du concert Eroica. Cité de la musique, avril 2025. - © Élodie Daguin

Une occasion unique, pour les jeunes artistes qui en font ici le bilan, tout en revenant sur leur parcours, de réfléchir ensemble à leur vocation, aux chances nouvelles qui se présentent à elles, aux obstacles qui persistent, à commencer par leurs biais de pensée et représentations. Toutes ou presque le soulignent, la perspective de s’inscrire à un concours « réservé aux femmes » ne les enchantait guère, et s’est vue mise en balance avec les opportunités qu’il offrait. Pourtant, La Maestra est souvent le moment d’une prise de conscience des rôles assignés, des plafonds de verre, des limites du « washing » auxquelles les institutions culturelles peuvent se livrer sur les questions sociétales – même, et c’est finalement tout à son honneur, dans les murs de l’une des plus prestigieuses d’entre elles comme la Philharmonie de Paris ! Et l’Académie devient ainsi, non un club dans lequel il serait confortable de s’enfermer (d’autant qu’une nouvelle promotion viendra bientôt remplacer l’actuelle), mais une boîte à outils aidant à prendre en main son destin. « Débuter comme chef est toujours difficile », se souvient l’une des pionnières du métier, d’ailleurs régulièrement associée aux jurys de La Maestra, Marin Alsop. « Mais les jeunes femmes doivent affronter des obstacles supplémentaires. Le premier tient à une plus grande difficulté à s’imposer sur leurs qualités générales, si elles n’ont pas une petite singularité à vendre. Souvent une spécialisation initiale du répertoire, parfois un style, voire un physique. Alors qu’un jeune homme qui fait simplement le job, sans avoir quoi que ce soit de particulier, aura plus de chances d’être engagé régulièrement, de se tromper, de progresser. Le second tient à la perception même de certaines qualités. Un homme qui donne à l’orchestre un son puissant sera jugé efficace. On dira plus facilement d’une femme qu’elle est agressive ! C’est comme si elles devaient réfléchir deux fois à chaque geste, là où un homme n’y pensera qu’une seule. » Et ce changement de regard commence toujours par soi-même.

Vincent Agrech

Vincent Agrech est journaliste (rédacteur associé du mensuel Diapason), essayiste (plusieurs ouvrages parus chez Stock et Humensis), conseiller du Théâtre du Château de Drottningholm (Suède) et producteur. Il a été rédacteur en chef de Notations, le magazine de l'Orchestre de Paris.