— Liubov Nosova, Bar Avni et Eu-Lee Nam, académiciennes de La Maestra 2024-26. Claire Gibault, cheffe du Paris Mozart Orchestra.
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© Élodie Daguin
« Après avoir encouragé à se lancer dans la direction d’orchestre nombre de celles qui venaient me trouver, à une époque où c’était extrêmement difficile, je vois avec beaucoup de satisfaction ce point de bascule où être une femme est devenu, pour quelques brèves années sans doute, un avantage. Ce n’est que justice ! », s’exclame Sir Simon Rattle, après une rencontre avec les lauréates de l’Académie de La Maestra.
Incurable optimiste (de son propre aveu), le grand chef britannique résume pertinemment les opportunités offertes à ses jeunes collègues, mais anticipe encore sur le résultat que cette nouvelle donne devra produire. Car si nombre d’orchestres cherchent désormais la cheffe, ayant pris conscience du caractère intenable des déséquilibres historiques, loin s’en faut que l’égalité soit aujourd’hui réalisée.
« Ces programmes ont permis d’inscrire ces évolutions dans la normalité plutôt que dans le conflit. C’est pourquoi je les crois encore nécessaires » Simon Rattle
Autour de 8 %1 des formations dans le monde sont dirigées par une femme ; un quasi-doublement en moins de dix ans , qui traduit un réel changement, mais exigerait encore, à ce rythme et celui du renouvellement générationnel, un quart de siècle avant d’aboutir à la parité. À condition que les dispositifs visant à favoriser l’équité au début des carrières ne soient pas remis en cause par des retournements politiques, comme c’est désormais le cas aux États-Unis où ils ont vu le jour. « Les programmes qui sont aujourd’hui attaqués ont permis d’inscrire ces évolutions dans une forme de normalité plutôt que dans le conflit. C’est la raison pour laquelle je les crois encore nécessaires », souligne Sir Simon Rattle.
— Bar Avni. Répétition du concert Eroica. Cité de la musique, avril 2025.
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Une académie au travail essentiel
Nés en 2020 à l’initiative conjointe de la Philharmonie de Paris et du Paris Mozart Orchestra, le Concours et l'Académie de cheffes d’orchestre La Maestra représentent en Europe l’un des principaux dispositifs en faveur de l'équité. Le Concours, dont la quatrième édition se tiendra du 23 au 28 février 2026, est aujourd’hui bien connu. Il a successivement couronné Rebecca Tong en 2020, Anna Sułkowska-Migoń en 2022 et Bar Avni en 2024. L’Académie, qui accompagne les lauréates et demi-finalistes de chaque concours deux années durant, mène un travail plus discret, mais tout aussi essentiel – certaines candidates n’hésitant pas à y voir une motivation aussi puissante que les prix et leur exposition médiatique. Invitations à diriger des concerts ou contrats d’assistantes proposés par les orchestres partenaires de La Maestra au niveau européen, soutien aux projets audiovisuels, temps de mentorat avec des professionnels venus de tous horizons, en ligne ou lors de semaines de séminaire à Paris…
Ainsi, au mois de novembre 2025, les sept académiciennes du cycle 2024-2026 étaient réunies autour d’un agenda bien rempli : master-classes de direction d’orchestre (avec Pablo Heras-Casado), mais aussi de direction d’une production lyrique, rencontres avec des instrumentistes de l’Orchestre de Paris et de l’Ensemble Intercontemporain, avec Richard Wilberforce, chef du Chœur de l’Orchestre de Paris, Christian Thompson, directeur général de l’Orchestre de Paris, avec les chefs présents cette semaine à la Philharmonie de Paris (dont Sir Simon Rattle et Esa-Pekka Salonen), séances de travail animées par les équipes de La Maestra, mais aussi des musicologues et sociologues invitées…
— Liubov Nosova. Répétition du concert Eroica. Cité de la musique, avril 2025.
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Le lieu d’une prise de conscience
Une occasion unique, pour les jeunes artistes qui en font ici le bilan, tout en revenant sur leur parcours, de réfléchir ensemble à leur vocation, aux chances nouvelles qui se présentent à elles, aux obstacles qui persistent, à commencer par leurs biais de pensée et représentations. Toutes ou presque le soulignent, la perspective de s’inscrire à un concours « réservé aux femmes » ne les enchantait guère, et s’est vue mise en balance avec les opportunités qu’il offrait.
Pourtant, La Maestra est souvent le moment d’une prise de conscience des rôles assignés, des plafonds de verre, des limites du « washing » auxquelles les institutions culturelles peuvent se livrer sur les questions sociétales – même, et c’est finalement tout à son honneur, dans les murs de l’une des plus prestigieuses d’entre elles comme la Philharmonie de Paris ! Et l’Académie devient ainsi, non un club dans lequel il serait confortable de s’enfermer (d’autant qu’une nouvelle promotion viendra bientôt remplacer l’actuelle), mais une boîte à outils aidant à prendre en main son destin.
« Un homme qui donne à l’orchestre un son puissant sera jugé efficace. On dira plus facilement d’une femme qu’elle est agressive ! » Marin Alsop
« Débuter comme chef est toujours difficile », se souvient l’une des pionnières du métier, d’ailleurs régulièrement associée aux jurys de La Maestra, Marin Alsop. « Mais les jeunes femmes doivent affronter des obstacles supplémentaires. Le premier tient à une plus grande difficulté à s’imposer sur leurs qualités générales, si elles n’ont pas une petite singularité à vendre. Souvent une spécialisation initiale du répertoire, parfois un style, voire un physique. Alors qu’un jeune homme qui fait simplement le job, sans avoir quoi que ce soit de particulier, aura plus de chances d’être engagé régulièrement, de se tromper, de progresser. Le second tient à la perception même de certaines qualités. Un homme qui donne à l’orchestre un son puissant sera jugé efficace. On dira plus facilement d’une femme qu’elle est agressive ! C’est comme si elles devaient réfléchir deux fois à chaque geste, là où un homme n’y pensera qu’une seule. » Et ce changement de regard commence toujours par soi-même.
Témoignages
Tatiana Marcela Pérez Hernández – 34 ans – Colombie

© Jean-Baptiste Millot
Je suis issue du réseau d’écoles de Medellín visant à promouvoir le développement social et humain par l’enseignement musical. J’ai grandi dans un de ces bidonvilles construits par les populations déplacées qui n’ont nulle part où aller. J’y ai appris le violoncelle dès l’âge de 8 ans, et la musique m’a menée vers l’université et un poste au sein de l’orchestre de ma ville. La direction est venue plus tard, à 28 ans. J’étais fascinée par la dimension si complète de ce métier, les qualités intellectuelles, psychologiques, physiques et l’érudition qu’il requiert. Après mon diplôme, j’ai remporté le concours de cheffe résidente de l’Orchestre philharmonique de Medellín. Quand j’ai entendu parler de La Maestra, j’ai tout de suite voulu y participer. J’ai préparé avec passion mon dossier et les vidéos me montrant en train de diriger, mais trouver les cent euros demandés pour l’inscription n’était pas un petit effort. En revanche, une fois sélectionnée, toutes les dépenses étaient prises en charge. Mais là se sont présentés d’autres défis, notamment celui de mettre à niveau mon anglais afin de communiquer avec les orchestres. Que le concours soit réservé aux femmes n’était ni une motivation, ni un obstacle pour moi. Les opportunités n’étant pas encore égales, on nous met de toute façon, malgré nous, dans une case. Ce qui comptait, c’était donc la qualité de l’organisation et ses débouchés pour ma carrière. Et pour moi, l’important était moins de gagner la compétition que de me qualifier pour les demi-finales, afin d’être éligible à cette académie. Étant la seule Latino-Américaine de cette édition, j’ai mesuré les différences culturelles entre nos approches des orchestres. Chez nous, les manifestations ostensibles d’autorité sont mal vues. Et là-dessus, je ne pense pas avoir envie de changer. Je veux que l’orchestre soit un espace sûr, où les musiciens se sentent libres de prendre un risque. Et je pense que c’est cela que les femmes apportent aujourd’hui à ce métier : un leadership collaboratif, privilégiant le sang-froid et la création artistique partagée.
Olha Dondyk – 20 ans – Ukraine

© Jean-Baptiste Millot
Je suis née à Kyiv, dans une famille de musiciens, et toute petite, j’ai été immergée dans notre grande tradition de chant choral. Selon mon professeur, la première fois où nous avons chanté avec un orchestre, j’étais fascinée par les gestes du chef et ne pouvais en détacher le regard. Je me suis donc tout naturellement dirigée vers la direction de chœur, puis d’orchestre, en poursuivant mes études en Allemagne après le début de la guerre. Étant encore au tout début de mon parcours, La Maestra a représenté pour moi un saut vertigineux et un immense défi. Je n’avais jamais trop pensé, avant, à la question des femmes dans cette profession ; au podium, je me sens neutre, nous sommes simplement là pour faire de la musique ensemble. J’ai pris conscience de cette problématique de genre dans le cadre de l’Académie, mais je suis surtout reconnaissante de l’esprit de communauté qu’elle a contribué à créer entre nous. Et plus encore, pour les opportunités pratiques : travailler avec les orchestres, bénéficier des conseils de professionnels avancés, multiplier les expériences comme assistante – aujourd’hui avec l’Orchestre de Paris !
Liubov Nosova – 31 ans – Russie

© Pauline Ballet
Dès l’âge de 3 ans, j’ai su que ma vie serait vouée à la musique. J’ai commencé par le piano puis l’orgue, mais mon rêve d’enfant, c’était, au fond, de savoir jouer de tous les instruments ! La direction d’orchestre était donc naturellement sur le chemin… Mais pour une femme en Russie, même formée dans les excellents conservatoires de Saint-Pétersbourg, ce n’était pas du tout une option, bien que l’une des pionnières, Veronika Doudarova, fût soviétique. C’est à Bâle, dans la classe de Rodolpho Fischer, que j’ai pu réaliser mon rêve, avant de poursuivre mes études à Zurich et Berlin. J’ai eu très vite la chance de diriger de nombreux orchestres en Europe de l’Ouest, mais je tenais aussi à travailler en Russie, à la fois pour me rapprocher de ma famille et combattre les préjugés. Le deuxième prix de La Maestra, en 2024, a évidemment donné un sérieux coup d’accélérateur à ma carrière, en déclenchant de nombreux engagements, notamment de la part de l’Orchestre de Paris et de l’Ensemble intercontemporain, où j’ai commencé comme cheffe assistante au mois de janvier. L’Orchestre symphonique d’Atlanta m’a également invitée – Nathalie Stutzmann, sa directrice musicale, était présidente du jury. J’ai aussi été remarquée et recrutée à cette occasion par l’agence Askonas Holt. Mais cette semaine d’académie avec d’autres lauréates représente vraiment l’un des enrichissements auxquels je m’attendais le moins. Au début, nous n’étions pas certaines d’en tirer quelque chose d’intéressant. Très vite, pourtant, le seul fait d’échanger entre nous, de partager nos expériences, nous a conduit à des mises en perspective passionnantes. Elles sont évidemment renforcées par les rencontres avec les musiciens, les chefs d’orchestre et de chœur, et les responsables administratifs. Dans notre parcours individuel, nous n’avons jamais l’occasion de les interroger de façon aussi large !
Deanna Tham – 37 ans – États-Unis

© Jean-Baptiste Millot
Je suis née dans une famille américaine d’ascendance asiatique, où l’apprentissage de la musique était fortement valorisé. Le piano fut mon premier instrument, mais dès l’école, c’est au sein des cuivres de la fanfare que j’ai trouvé mon bonheur. J’y ai découvert le plaisir d’être au milieu d’une polyphonie dont je pouvais analyser les voix, d’un collectif humain à comprendre, qui me permettait de révéler, sans en avoir encore conscience, des qualités de leadership qui allaient m’amener vers la direction d’orchestre. Je me suis présentée à La Maestra avec déjà une large expérience de répertoires et en ayant dirigé de nombreuses formations aux États-Unis – je suis aujourd’hui directrice musicale de l’Orchestre symphonique de l’Union et de l’Orchestre de chambre de Portland. Non sans m’interroger, d’ailleurs, sur la pertinence, au stade où j’en étais de mon parcours, de m’inscrire à une compétition réservée aux femmes. Mais l’exposition médiatique offerte par le concours, comme la qualité du jury et les opportunités qu’il ouvre, l’ont emporté sur les doutes. Puisque l’égalité entre hommes et femmes n’est pas encore là dans les faits, les initiatives favorisant l’équité restent nécessaires. L’ouverture sur la vie musicale européenne, tellement différente de celle des États-Unis, constitue pour moi l’un des grands atouts de La Maestra et de son académie. Je suis impressionnée de voir combien les salles sont pleines ici – alors que c’est de moins en moins le cas de l’autre côté de l’océan. Les références en matière de création sont également très différentes ; je dirige beaucoup de musique d’aujourd’hui, et en discutant avec les musiciens de l’Ensemble intercontemporain, j’ai été frappée de constater que nous ne connaissons pas du tout les mêmes compositeurs ! Même si j’adore l’impact que je peux avoir au sein d’une communauté en m’impliquant comme directrice musicale, je mesure aussi, grâce à ces rencontres, l’importance de mener une carrière de cheffe invitée la plus diversifiée possible.
Bar Avni – 36 ans – Israël

© Pauline Ballet
Dès le primaire, en Israël, j’ai commencé à jouer en orchestre, comme percussionniste. La direction m’intéressait et j’ai eu l’opportunité de le faire dès l’enfance, devant de petits effectifs, des groupes de choristes… J’ai véritablement grandi au sein de ces orchestres, à l’université, puis à l’armée durant mon service militaire. J’ai poursuivi mes études en Autriche et en Allemagne, où je me suis installée pour fonder une famille. Les vraies difficultés ont alors commencé, car je repartais de zéro pour me constituer un réseau. Être une jeune maman ajoute aussi une difficulté pour lancer une carrière. Mais j’ai eu beaucoup de chance. L’entreprise Bayer, qui finance un orchestre philharmonique semi-professionnel extrêmement dynamique, m’en a proposé la direction. Grâce à cela, j’ai énormément appris sur les fonctions d’organisation que j’assumais en plus du travail musical. Je n’ai pas postulé aux deux premières éditions de La Maestra car l’idée d’un concours réservé aux femmes me semblait problématique. C’est mon père qui m’a convaincue de le faire, en me disant d’en regarder d’abord les bénéfices. J’y suis donc allée à contrecœur… et ma vie a changé, non seulement en gagnant l’édition 2024, mais aussi en réalisant que mes préjugés étaient erronés, que je n’allais pas m’enfermer dans une case, mais participer à une évolution fondamentale. J’ai aussi réalisé que je subissais sans doute parfois des clichés plus ou moins conscients. Il y a ces rôles dans lesquels on vous enferme : c’est surprenant de voir la proportion occupée par les concerts jeune public ou à effectif chambriste dans l’agenda des cheffes ! En parler entre nous, c’est déjà un pas important. En parler aussi avec les collègues masculins de notre génération serait peut-être encore plus intéressant, car il est aussi souhaitable que les hommes ne restent pas figés dans des stéréotypes. Car ce que j’ai appris au fil de cette académie a finalement peu à voir avec le genre, et beaucoup avec le fait d’être un jeune chef, ce métier presque indéfinissable, dont l’aspect le plus enrichissant consiste à se plonger dans la complexité du monde et des êtres, à commencer par soi-même.
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Étude de Nathalie Krafft pour La Maestra, 2024.