Nocturnes monologues
Du VIIIe au XVIIIe siècle, les offices de ténèbres ont constitué l’un des temps forts de la Semaine sainte. Donnés sur les trois jours précédant Pâques, ils étaient appelés ainsi en raison de l’extinction, un à un, des quinze cierges symboliques, laissant place à la lumière du jour. La première partie de l’office était consacrée à la lecture des « Lamentations », également appelées « leçons », du prophète Jérémie, évoquant la destruction du Temple de Jérusalem causée par les péchés d’Israël.
Sur ces textes extraordinaires, extraits de l’Ancien Testament, François Couperin composa entre 1713 et 1717, pour des religieuses de l’abbaye de Longchamp, et pour soprano(s), orgue et viole de gambe, au moins Trois Leçons de ténèbres pour le Mercredy Saint. Nul ne sait ce qu’il est advenu des six autres, pour autant qu’elles aient existé.
« Les prophéties, c’est le temps de l’avant. Avant la destruction, avant les larmes, avant la perte d’humanité. On entend le chant du prophète qui se désole, mais la possibilité que cela n’advienne pas existe encore. La possibilité d’un éveil avant la catastrophe… » Ces mots de Sonia Wieder-Atherton, dans le livret du CD publié fin février chez Alpha Classics, disent assez ce que représentent pour elle ces « monologues dans la nuit », chefs-d’œuvre du répertoire religieux.
Synthétiseur prophète
Longtemps la violoncelliste a tourné autour de ces Leçons de ténèbres, essayant différents arrangements – deux violoncelles, une contrebasse, un pianoforte, etc. Jusqu’au jour où presque par hasard, son neveu, Marius Atherton, lui fait découvrir le son du Korg MS-20, un synthétiseur monophonique : « J’avais l'impression d’entendre un orgue qui sortait de la brume, qui parfois s’approche comme sous l’action d’un souffle de vent, puis de nouveau s’éloigne… » Elle y perçoit un écho aux paroles du prophète Jérémie s’adressant à Dieu : « Tu t’es entouré de nuages pour empêcher les prières de passer. »
— Sonia Wieder-Atherton, Cité de la musique 2021-2022.
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© Alex Wallon
Cette découverte joue un rôle de déclencheur et la décide à se lancer dans ce projet qu’elle a longtemps mûri. Pour la Troisième Leçon, à deux voix, cette native des Gémeaux a eu envie d’explorer la gémellité. La technique du re-recording, qu’elle a souvent utilisée par le passé, lui permet de nouer avec elle-même un dialogue des plus intimes, « cherchant à me fondre dans le timbre de la première (voix), la suivre, la deviner jusqu’à anticiper même ses élans… ». Les Leçons de ténèbres, ajoute-t-elle, « nous amènent dans un chant intérieur qui pour moi s’apparente à la prière, au sens le plus ouvert du terme : un moment d'intimité où tu t’adresses quand même à quelqu’un. C'est une adresse en musique, et c’est ça que je trouve extraordinaire ».
De la solitude au bruit du monde
Ce chant intérieur, Sonia Wieder-Atherton a justement cherché – et c’est là tout l’objet du projet OR (« lumière », en hébreu) – à l’adresser à « notre temps » : c’est le titre de la deuxième partie du CD, composée d’arrangements de concertos pour violon(s) ou d’airs d’opéra (Farnace, Tieteberga) d’Antonio Vivaldi. Des arrangements parfois fantomatiques, comme elle le précise dans le livret du disque : « Parfois […] je reste très proche du texte et m’en inspire directement, parfois je m’en éloigne jusqu’à l’emmener ailleurs, ou n’en laisser qu’une ombre passagère… »
Si la musique de Vivaldi s’est imposée, c’est d’abord par sa force dramatique, par la puissance du récit humain qui s’y joue : « Je cherchais à faire entrer le drame humain dans le projet. Mon idée était d’arranger les parties de violon solo ou de chant comme si l’on traversait des endroits détruits – en traduction des prophéties de Jérémie. Mais la voix continue. C’est-à-dire que l’histoire, fragile, continue à tirer son fil et à exister malgré tout ce qui est autour : malgré les champs de ruines – les synthétiseurs de Nicolas Worms, les percussions de Mahut –, il y a des moments où l’on se dit qu’en fait, tout est encore là – l’amour, la danse… »
Comme des lucioles, on traverse avec elle une humanité enténébrée, toujours au bord de l’effondrement, toujours en proie à une lancinante question : « À quel moment arrivons-nous à fermer les yeux, à ne pas réagir ? » Comme un défi lancé à notre mémoire.
— Nicolas Worms
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© Lucas Charrier
— Dominique Mahut
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© Valerie Archeno
Ombre eSt lumière
Reproduire tel quel sur scène ce disque qui se déploie « comme un seul souffle » n’aurait pas eu de sens. Le projet réclamait une dramaturgie particulière, a fortiori à un moment où l’actualité vient offrir une résonance saisissante aux lamentations du prophète, et met quotidiennement au défi notre humanité, notre aptitude à ne pas fermer les yeux.
Là où l’enregistrement est structuré comme un récit en deux chapitres, le spectacle en compte trois. Succédant aux « prophéties » des pièces de Couperin, les percussions de Mahut font l’effet d’un coup de tonnerre, qui nous fait basculer du côté du « chaos » et des « tempêtes ». L’idée de faire appel à celui qu’elle qualifie de « créateur de sons », inventeur d’instruments et d’« atmosphères complètement inouïes », qui s’est illustré aux côtés de Jacques Higelin ou de Barbara, s’est spontanément imposée à Sonia Wieder-Atherton lorsqu’il s’est agi d’ajouter un surcroît de dramaturgie au projet.
Cheminant à travers les décombres, entre ombre et lumière, le trio nous entraîne ainsi jusqu’au troisième acte, « L’ombre de l’enfant ». Une allusion à l’air « Gelido in ogni vena » (« Froid dans toutes les veines »), extrait de Farnace, lamento d’un père dont le sang se glace à l’idée qu’il a causé la mort de son fils. C’est sur ce « jugement » sans appel que se referme ce périple intérieur, vibrant appel à lutter contre toutes les formes d’obscurantisme.