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Orphée aux enfers au Conservatoire de Paris

Publié le 06 March 2026 Lecture 1 min

— Reportage | Orphée aux enfers au Conservatoire de Paris

C’est la première fois que je mets en scène un opéra d’Offenbach. En fait je me suis plongé, ce qui ne m’arrive pas forcément fréquemment, dans l’histoire du XIXe, pour essayer de mieux comprendre les éléments historiques, le contexte de la création de cet opéra et du travail d’Offenbach en général. Et je me suis rappelé que Madame Bovary de Flaubert avait été censurée. Parce que quand même, dans cet opéra, ce qui m’a intéressé c’est ce chemin de libération joyeux d’Eurydice. Donc ça m’a permis d’essayer d’être contemporain à la fois avec l’époque, et de voir comment aujourd’hui ça résonne.

Eurydice est un rôle que j’adore parce qu’elle est libre. Elle va avoir une scène assez importante avec Orphée, située au début du premier tableau, dont on a beaucoup parlé avec Ludovic parce que c’est une scène un peu clé du personnage d’Eurydice. Elle va arriver face à Orphée et va lui dire : tous les deux on se trompe, on est mariés, pourquoi on ne trouverait pas un arrangement pour se dire « ok, chacun trouve sa liberté là où il la veut » ? Et je trouve que ce personnage, pour ça, est très intéressant. Ça parle évidemment de féminisme, d’émancipation de la femme et pour le coup je trouve que c’est un personnage qui fait du bien.

J’ai déjà dirigé de la musique d’Offenbach mais Orphée aux enfers c’est la première fois pour moi. J’ai abordé cette partition comme j’aborde toutes les partitions, c’est-à-dire en essayant d’avoir un œil neuf pour voir ce que le compositeur a voulu expliquer, a voulu faire avec la mise en musique de ce texte.

Pour cet opéra qui comporte donc beaucoup de scènes parlées, de textes joués et non chantés, il n’y a pas vraiment eu de réécriture. Le texte de cet opéra est très actuel et il nous a semblé à Ludovic et moi qu’il n’avait pas besoin d’être réécrit.

Aujourd’hui comme on vit une sorte de révolution conservatrice, comme une sorte de « backlash » de toutes les aventures de libération, à la fois sexuelle, la question des genres, la question de l’avortement, il y a des résonances assez fortes avec notre époque.

Moi comme toujours j’ai fait un travail un peu dramaturgique et de contextualisation historique, aussi pour les chanteurs et l’équipe, et pour le travail de mise en scène. Et en même temps, effectivement, les choses sont dites toujours d’un point de vue satirique et comique. Donc il faut à la fois aller au fond de la question pamphlétaire qui est traitée et en même temps l’aborder d’un point de vue comique et satirique.

La musique d’Offenbach est une musique très vive, très variée, beaucoup de registres, on passe vraiment du rire aux larmes très rapidement, beaucoup de rire mais aussi beaucoup de questionnement. Et donc en effet la musique au niveau du chant et de l’orchestre doit être extrêmement énergisée, très ciselée, très détaillée. C’est mon travail, c’est le travail des chanteurs, des chanteuses, des instrumentistes tous ensemble de rendre cette musique pétillante comme il se doit.

Le rôle d’Eurydice est un rôle assez difficile parce qu’elle va traverser plein d’émotions durant tout l’opéra et Offenbach va le mettre en musique d’une façon complètement différente. Donc je dirais que c’est un rôle ou il faut explorer beaucoup de palettes différentes de jeux, de palettes différentes musicales.

Il y a plusieurs couches de préparation. La préparation de longue haleine avec notre prof de chant et notre chef de chant, qui est une préparation technique, artistique, musicale. Après il y a la préparation qu’on va faire sur le texte, une préparation qu’on va faire seul. Et puis la préparation qu’on va avoir avec le metteur en scène qui va nous explique ses intentions, et avec le chef d’orchestre avec qui on va pouvoir discuter de tout l’aspect musicale, prosodique, le texte, en lien évidemment avec le metteur en scène. Et je dirais qu’il y a une couche aussi qui est importante c’est la couche de préparation mentale. C’est toutes ces couches-là qui vont faire qu’on va réussir à essayer d’être au mieux dans notre rôle.

On a passé quelques jours à la table vraiment pour travailler l’ouvre pour réfléchir. Je leur ai apporté quelques documents, je leur ai fait part de mes intentions, on a un peu décortiqué le livret, et puis je leur ai montré quelques extraits de films, et ça c’était important pour certains moments du travail. Et après je les ai accompagnés. Ce sont des aventures – j’en avait déjà fait deux : Fairy Queen de Purcell et La scala di seta de Rossini – qui sont merveilleuses parce que c’est à la fois évidemment des mises en scène tout à fait sérieuses et professionnelles, et en même temps c’est un accompagnement pédagogique. J’essaie de les aider en leur transmettant un peu les ficelles. C’est extra.

On a fait un gros travail avec Morgane Fauchois qui est notre chef de chant sur le projet, un travail sur la prosodie musicale et après qu’on a fait avec Mathieu, avec l’orchestre. Parfois Offenbach va faire ce qu’on appelle du syllabisme : chaque syllabe va être sur une note différente, il va falloir fluidifier le discours.

On a beaucoup discuté se tout ça, à la fois sur comment rester frais déjà vocalement et puis aussi musicalement. Parmi les conseils que je peux leur donner c’est de rester dans le moment présent, d’essayer toujours d’être dans une grande écoute des uns et des autres. Et avant tout, de chercher à faire passer le message du texte, de l’histoire, non pas se concentrer sur le chant, car ils savent très bien chanter, mais vraiment de se concentrer sur l’adresse au public, que le public puisse plus qu’entendre mais comprendre ce qui se passe. Et ça pour moi c’est primordial dans l’opéra.

Une fois par an, le Conservatoire propose, avec la Philharmonie de Paris, une grande production lyrique qui rassemble les talents de l’établissement. Dirigés par des grands noms de la scène internationale de l’opéra, pour la direction musicale comme pour la mise en scène, ils abordent tous les aspects du processus de création, dans des conditions professionnelles. Cette saison, le choix s’est porté sur Orphée aux enfers d’Offenbach. 

Capable, par son chant, d’apaiser Cerbère et de sauver son Eurydice, Orphée incarne à la fois la puissance et le mystère de la musique. Quand Offenbach s’empare de sa légende, c’est pour en faire une satire irrévérencieuse et pleine de clins d’œil. 

Revue et corrigée par Hector Crémieux et Ludovic Halévy, librettistes géniaux, l’histoire d’Orphée devient un vaudeville où tout le monde, dieux et mortels, en prend pour son grade. Ici, c’est Orphée lui-même qui cherche à se débarrasser d’Eurydice. Ce n’est que contraint et forcé par l’Opinion publique qu’il entreprend son voyage (aussi épique que comique) aux enfers. C’est, on l’aura compris, une parodie en bonne et due forme. Composée dans le même esprit, la partition collectionne les plaisanteries musicales et les citations aussitôt déformées avec une délicieuse impertinence. Un exercice de haute volée pour les talents du Conservatoire de Paris, dirigé par l’éclectique Mathieu Romano et mis en scène par Ludovic Lagarde, habitué aux détournements du lyrique.