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Klaus Mäkelä et Pierre Bleuse : entretien croisé

Publié le 08 April 2026 Lecture min

— Klaus Mäkelä (Orchestre de Paris) et Pierre Bleuse (Ensemble Intercontemporain) - Entretien croisé

Pierre Bleuse : Cher Klaus, je suis très heureux de vous voir. Je crois que cette année, vous entamez votre dernière saison en tant que directeur musical de l'Orchestre de Paris. Je peux imaginer ce que ça représente pour vous. Qu'est-ce que vous nous avez concocté cette année ?

Klaus Mäkelä : C'est un plaisir de vous voir, Pierre. Bienvenue à la Philharmonie.

P. B. : Merci.

K. M. : Je suis très enthousiaste pour cette saison, mais aussi très mélancolique, parce que j'ai passé des moments merveilleux avec l'Orchestre. D'un côté, je suis très triste de partir, mais parfois, c'est bien de partir quand tout va très bien. Nous avons prévu beaucoup de grandes pièces, certaines inédites pour nous, et qui, d'une certaine manière, sont une sorte de point culminant. Nous avons, par exemple, deux symphonies de Mahler, la n° 3 et la n° 8, toutes deux d'une ampleur incroyable. Nous faisons toujours beaucoup de musique française. C'était mon but avec cet orchestre. Il m'a beaucoup appris sur la façon de jouer à la française, mais j'espère avoir apporté ma touche. Et on continue à faire beaucoup de belles choses comme Berlioz et Saint-Saëns. Tout ça va me donner beaucoup d'inspiration.

P. B. : Fantastique. Nous partageons l'amour de la musique moderne, et vous en dirigez souvent.

K. M. : Oui. Et j'adore ça. Surtout dans cette salle, que je trouve fantastique pour tous les types de musique, du récital de piano aux symphonies les plus complexes, mais aussi pour la musique contemporaine. Et certains événements, comme la première de Thomas Larcher, sont des choses que j'attends avec impatience ! J'ai hâte. C'est excitant parce qu'on ne sait jamais ce qu'une commande va donner. Bien sûr, on a une idée du genre de musique que ce compositeur compose. Mais tant qu'on n'a pas reçu la partition, on ne sait pas ! Vous avez prévu une superbe carte blanche à George Benjamin.

P. B. : Exact. Vous savez, cette saison est importante car c'est le 50e anniversaire de l'Ensemble. L'an dernier, c'était l'hommage à Pierre Boulez, et on enchaîne avec l'anniversaire de l'Ensemble. Nous aurons beaucoup de grands projets, notamment cette carte blanche à George Benjamin qui est l'un de mes meilleurs compositeurs. Petite anecdote : la première pièce que j'ai dirigée avec l'EIC était Into the Little Hill. J'ai rencontré George Benjamin à cette époque. Depuis, je me sens très proche de lui et de sa musique. Il aura donc carte blanche, car c'est aussi un grand chef d'orchestre. Il dirigera un projet avec le CNSM de Paris, avec les jeunes musiciens. C'est vraiment l'ADN de l'Ensemble, chaque année, de partager un moment avec la jeune génération, pour essayer d'ouvrir leur esprit à la nouvelle musique. C'est un peu l'état d'esprit de l'Ensemble Intercontemporain. Et pour cette année du 50e anniversaire, nous commencerons par un week-end, un week-end spécial parce que nous avons proposé 50 œuvres que les musiciens et moi-même avons aimées. Et nous demanderons au public de construire le programme. Ça promet d'être une aventure passionnante, car nous ignorons ce qu'ils vont choisir. Nous aurons un week-end avec de la musique de chambre et beaucoup de choses différentes autour de cet anniversaire, et un grand concert dans votre salle, la salle Pierre Boulez. Ce sera exceptionnel, car nous jouerons, pour la première fois dans cette salle, ...explosante-fixe..., cette incroyable pièce en mémoire de Stravinski. Parallèlement, nous avons demandé à 50 compositeurs d'écrire une partie d'une grande pièce. De grandes stars et de jeunes compositeurs. Ce sera donc un voyage totalement fou à travers un univers esthétique très vaste. J'ai vraiment hâte !

K. M. : C'est incroyable. Vous travaillez aussi beaucoup avec les lumières, et toutes sortes d'éléments, de scénographies différentes.

P. B. : Je crois que c'est très important quand on veut créer un nouveau... L'Ensemble Intercontemporain doit être à l'avant-garde de ce genre de choses parce qu'on peut, dans notre salle, bouger les chaises, faire beaucoup de choses. Par exemple, on a fait un opéra comme ça, avec le public qui se déplaçait au milieu du décor, de l'orchestre... C'était vraiment passionnant. Nous avons de nombreux projets de ce type. Un autre projet que j'adore, c'est « EIC & Friends ». La saison prochaine, Bertrand Chamayou sera notre invité, et nous jouerons beaucoup de choses. C'est une façon d'ouvrir nos portes à un nouveau public. Et par exemple, un autre projet fou avec un jeune compositeur : Nous sommes Orage. Il créera une grande pièce et invitera le public à danser. On ne sait pas vraiment comment... Ça va être une surprise pour nous, parce qu'il est en train de composer. Mais c'est un projet incroyable qui va permettre de voir comment les musiciens et le public ressentent la musique. Vous le savez bien, le monde du classique est fantastique, mais les gens sont assis sur leur chaise, et si on n'a pas les codes, on a parfois un peu peur de venir. Et parfois, c'est bien d'ouvrir les portes et, comme dans un musée, de laisser les gens se déplacer et regarder ce qu'ils veulent voir ou ce qu'ils veulent entendre. Alors, moi aussi, je suis curieux : aujourd'hui, vous êtes le directeur musical de nombreux grands orchestres : Chicago, Concertgebouw... C'est tout à fait fantastique. Pour vous, quel est l'ADN de l'Orchestre de Paris ?

K. M. : Merci beaucoup. C'est intéressant parce que les programmes permettent d'assembler une incroyable collection de chefs-d'œuvre. Comme dans le meilleur musée d'art. Il suffit de choisir comment les associer. En ce sens, on a beaucoup à apprendre des grands musées d'art. Je suis fier de notre travail ici, à Paris, car nous avons pu jouer dans une salle superbe, pour un super public qui apprécie des genres musicaux très différents. Un public curieux, et il n'y a rien de mieux pour mesurer la qualité d'un public. Nous avons apporté plusieurs choses. Nous avions un projet très clair dès le départ. Les ballets de Stravinski, par exemple, que nous avons joués et enregistrés ici, et emmenés en tournée. Et ça nous a beaucoup appris, car quand on joue Le Sacre du Printemps 30 fois, sur plusieurs années, ça n'est jamais la même chose. Le temps passe, et puis de nouveau, vous retrouvez ce chef-d'œuvre incroyable. Rien que cet aspect nous a fait faire un pas de géant dans notre développement. Mais pour moi, la musique contemporaine est fascinante. Aujourd'hui, l'éventail de cette musique est très large. Elle peut prendre tellement de formes différentes. Qu'est-ce qui vous a fait aimer la musique contemporaine ?

P. B. : Ça s'est fait très naturellement, parce que mon père est lui aussi compositeur. Donc, dès mon plus jeune âge, j'ai été... Déjà, à la maison, j'entendais mon père au piano, tester de nouvelles harmonies... Donc c'était totalement naturel pour moi de combiner le monde classique et la musique nouvelle. Nathan Milstein a dit : « Il faut toujours cultiver sa curiosité et son imagination. » Vous avez évoqué la curiosité du public, mais ça devrait être pareil pour les musiciens, car la musique doit rester vivante. Vous avez aussi parlé des musées, et ça, j'adore, parce que j'ai... Je me souviens, avant de composer un programme, j'étais à São Paulo, dans un grand musée, et c'était la première fois que je voyais des œuvres toutes mélangées. Des tableaux très anciens, des œuvres anciennes, au milieu d'œuvres récentes. Je me suis dit : « Mais c'est une idée merveilleuse ! » Tout d'un coup, on peut regarder une œuvre avec un regard actuel et comprendre beaucoup de choses. Et c'est ce que j'aime faire quand je monte un programme. Par exemple, nous avons un projet avec Joan Magrané Figuera, un super compositeur, et nous avons parlé d'incorporer de la musique ancienne, de la Renaissance, que j'adore. Cette musique est très moderne, dans son harmonie, dans sa forme. Et parfois, il est plus facile de mêler cette musique avec de la musique moderne que de mêler de la musique classique ou romantique avec de la musique nouvelle. Parce qu'elles ont une proximité. Et le danger auquel nous sommes confrontés aujourd'hui, je ne sais pas si vous êtes d'accord, c'est de vivre dans un beau musée. Et c'est pourquoi, comme je vous l'ai dit tout à l'heure, avant qu'on nous filme, j'admire beaucoup votre programmation. Je vous trouve vraiment courageux de programmer de la nouvelle musique, régulièrement, avec un grand répertoire. Je trouve ça fantastique. J'étais dans votre pays hier pour un concert avec le Finnish Radio que j'aime tant. J'ai parlé avec les musiciens. Le public là-bas est très ouvert, car il a l'habitude de ce mélange entre nouvelle musique et répertoire. Ça m'a vraiment impressionné et ça m'a rendu heureux, parce que c'est exactement ce que j'aime, j'aime pouvoir... Par exemple, si je travaille avec un compositeur d'aujourd'hui, et puis que je dirige Beethoven ou autre, je réalise que c'est les mêmes personnes, c'est juste l'époque qui change. Comprendre ça donne beaucoup de nouvelles clés.

K. M. : Oui, ça remet les choses dans leur contexte. Et on peut souvent tirer le meilleur des deux mondes en mariant le moderne et l'ancien. Mais en Finlande, quand j'ai grandi... Comme on a beaucoup de compositeurs, Magnus Lindberg, Kaija, Esa-Pekka et beaucoup d'autres... Sebastian Fagerlund etc. il est normal d'écouter aussi bien Magnus Lindberg que Sibelius, non seulement pour les étudiants en musique, mais aussi pour les gens ordinaires.

P. B. : Oui, c'est naturel. On a cela en commun, parce que c'était la même chose pour beaucoup de gens de ma génération. Et d'ailleurs, l'EIC & Friends va accueillir Bertrand Chamayou, qui est l'un des plus grands noms du piano aujourd'hui, et nous partageons aussi cet amour et cette curiosité pour la nouvelle musique. Aujourd'hui, beaucoup d'artistes de notre génération... Enfin, même si je suis bien plus vieux que vous ! Mais ce que je veux dire, c'est qu'il y a beaucoup de gens qui sont vraiment ouverts et curieux du répertoire. Et je pense que nous avons une grande responsabilité à cet égard. Et ici, à la Philharmonie, nous avons ce genre de valeurs. La Philharmonie a ces différentes entités, l'Orchestre de Paris, mondialement connu, l'Ensemble Intercontemporain, l'un des meilleurs au monde... C'est un lieu qui parle d'histoire, de modernité, et qui a aussi des projets qui s'adressent aux familles. Il y a beaucoup de choses qui bougent. Il y a une forte conscience de ce qui doit faire partie de la culture aujourd'hui.

K. M. : Oui. C'est une époque merveilleuse pour la musique.

P. B. : J'en suis convaincu !

La saison 26/27 est la dernière de Klaus Mäkelä à la tête de l’Orchestre de Paris. C’est également celle des 50 ans de l’Ensemble intercontemporain, dirigé par Pierre Bleuse. Entretien croisé entre les deux directeurs musicaux.