Si le Japon a été pionnier en la matière, dès les années 1980, il a fallu attendre la décennie 2000 pour que les initiatives bourgeonnent en Europe et en Amérique. Aujourd’hui, les spectacles sont même virtuels, à l’exemple de la prestation de Daft Punk dans le jeu Fortnite, qui a réuni plusieurs millions de spectateurs en 2025. Mais les salles réelles font de la résistance. À la Philharmonie de Paris, deux concerts de musique de jeu vidéo pour grand orchestre sont programmés cette saison. Derrière les choix d’arrangements et l’usage ou non d’un écran se dessine toute la diversité des modes d’expression vidéoludiques.
Assassin’s Creed, une approche pleinement audiovisuelle
Production originale d’Overlook Events, Assassin’s Creed Symphonic Adventure place l’image au cœur de la mise en scène, à la manière d’un ciné-concert. Pour englober les quatorze épisodes principaux de la série d’Ubisoft, qui se déroulent tous à des époques différentes, chaque titre est condensé en une suite d’airs emblématiques soutenus par un montage des scènes marquantes. Adoptant une lecture chronologique, le programme remonte le temps depuis la Grèce antique jusqu’à l’Angleterre victorienne en passant par les croisades, la Renaissance italienne ou la Révolution française.
Ce format où son et image sont indissociables est intimement lié à la démarche créative d’Assassin’s Creed. Dans la fiction de la série, le passé est en réalité une simulation numérique générée par une machine nommée Animus. Ce postulat permet d’esquiver une historicité rigoureuse au profit d’une immersion directe. Pour la musique, cette dernière notion est capitale : il ne faut pas restituer trop fidèlement les sons d’époque, qui risqueraient de surprendre une oreille du XXIe siècle, tout en conservant un soupçon d’exotisme qui « sonne ancien ». Faisant office de filtre de familiarité, l’Animus justifie ainsi la présence d’une bande-son lissée et harmonisée, qui épouse avec discrétion le rythme de jeu et évolue au gré des actions du joueur. C’est parce que la musique d’Assassin’s Creed est si finement tissée à l’image que celle-ci s’impose dans un tel concert.
Le compositeur danois Jesper Kyd, auteur de la musique des premiers volets, a imaginé un style alliant effets électroniques et instruments réels pour créer une « brume » onirique qui met à distance tout risque d’anachronisme. L’idée s’exprime sous une forme aboutie dans Assassin’s Creed II, dont la musique planante est portée par des guitares acoustiques, voire électriques, et des chants éthérés qui tiennent bien plus du New Age que des airs de la Renaissance. Les compositeurs qui ont participé à la suite de la série ont chacun offert leur interprétation de ce principe hybride et immersif, que ce concert passe à son tour au filtre de l’orchestre.
Quand la musique savante rencontre le jeu vidéo
À rebours de cette méthode, les concerts de la société allemande Merregnon Studios, fondée par le producteur Thomas Böcker, rejettent volontairement le renfort de l’écran. Ils aspirent à replacer la partition au centre de l’attention en puisant dans les principes de la musique à programme. Pour Böcker, il ne s’agit pas tant de nier la part visuelle du jeu vidéo que d’élargir son champ d’expression. L’objectif avoué est de faire entrer dans les salles de concert une génération pour qui il s’agit souvent d’un premier contact avec l’orchestre, sans pour autant délaisser les habitués.
Pour que l’initiative fonctionne, un soin notable doit être apporté aux arrangements. Ceux-ci sont moulés dans les formes traditionnelles du répertoire que sont le poème symphonique, le concerto ou la symphonie. Les mélodies limpides et expressives des jeux de rôle japonais, dont Final Fantasy est l’un des représentants les plus connus, se prêtent particulièrement bien à cet exercice. Les thèmes originaux sont réinterprétés en tant que motifs malléables qui soutiennent des pièces denses, dont l’argument est librement adapté du jeu dont elles s’inspirent. En cela, la présence de l’image n’est plus nécessaire, et c’est cette absence même qui rend la musique plus intense.
La formule a trouvé son aboutissement dans les concerts Final Symphony et Final Symphony II, créés respectivement en 2013 et 2015, et dont la Philharmonie de Paris a déjà joué une sélection en 2017. À une époque où la musique de jeu vidéo était encore regardée avec dédain, ces programmes ont contribué à sa reconnaissance institutionnelle.
Dernière évolution de cette démarche : Merregnon Studios commande aujourd’hui des œuvres inédites à des figures du jeu vidéo, avec une vocation pédagogique dans la continuité de Pierre et le Loup. C’est le cas de Merregnon: Heart of Ice, un conte symphonique composé par Nobuo Uematsu, le célèbre musicien de Final Fantasy, qui y exprime tout son talent de mélodiste. Une proposition qui fait vivre une culture plus vaste du jeu vidéo.