What the Body… revient aujourd’hui sous une forme nouvelle : la pièce est recréée en version augmentée, accompagnée sur scène par les musiciens de l’Ensemble intercontemporain. La rencontre entre danseurs et musiciens sur le plateau de la Grande salle Pierre Boulez met en scène la nature transdisciplinaire d’un jeune classique du XXe siècle, où il est question d’instincts, de réflexes et donc d’instants où le corps n’a plus le choix.
Un an après sa création à New York, en 1987, le spectacle reçoit le prestigieux Bessie Award, qui récompense conjointement Wim Vandekeybus, Thierry De Mey et Peter Vermeersch – à l’image du Sacre du printemps qui fut considéré comme une œuvre commune d’Igor Stravinski, Nicolas Roerich et Vaslav Nijinski.
En 1987, vous êtes un jeune danseur et acteur dans la compagnie du chorégraphe flamand Jan Fabre. Et vous décidez de voler de vos propres ailes en créant une œuvre sur un mode inédit, en étroite collaboration avec les compositeurs Thierry De Mey et Peter Vermeersch. Que signifie alors cette rencontre pour vous ?
C’était une rencontre décisive. J’avais vingt-trois ans, j’étais attiré par la photographie. Je n’étais pas formé comme danseur, alors que Thierry De Mey et Peter Vermeersch avaient chacun déjà établi une méthode de composition à partir de laquelle ils construisaient leurs musiques respectives. Ils avaient déjà fondé leur ensemble Maximalist!, alors que Thierry De Mey est au départ cinéaste et possède un sens fort du découpage qu’il applique à son univers percussif. Peter Vermeersch s’est formé comme architecte. Aussi a-t-il par exemple construit un motif musical à partir de l’image d’une brique qu’on lance vers le haut et qui redescend, évoquant cette trajectoire à la clarinette. Je dois beaucoup à ces deux artistes. Grâce à eux, j’ai appris à travailler avec des compositeurs sans leur imposer des idées musicales. Je montre tout simplement pourquoi il nous faut une musique. Ensuite, je leur demande de suivre leur propre imagination.
À votre grande surprise, What the Body… remporte alors un Bessie Award à New York pour sa « confrontation brutale de musique et de danse ». Indéniablement, le jury avait du flair !
— Wim Vandekeybus
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© Filip Claessens
À trois, nous avons créé un spectacle qui n’avait pas de forme reconnaissable, ni en danse ni en musique. Et c’est justement ce qui lui donne, à mon avis, son caractère intemporel.
Thierry De Mey était un incroyable chercheur et sa musique avait souvent un rapport direct avec le corps, comme dans la scène du trio percussif qui frappe une table avec ses seules mains. De Mey inventa aussi des tambours à peau de papier, joués par un mouvement de glisse. Et la clarinette s’apparentait à un instrument de percussion grâce à des mouvements de bouche inouïs. Peter Vermeersch a utilisé un éventail d’instruments plus large. Chacun a composé seul ses tableaux, sauf pour le final, écrit à quatre mains.
Les compositeurs se sont-ils impliqués dans le processus de création, notamment dans la recherche chorégraphique ? Avez-vous pu passer beaucoup de temps ensemble ?
Thierry De Mey et Peter Vermeersch ont travaillé avec nous dès le départ. Nous avons passé deux mois en résidence dans une maison de montagne en Italie, près d’Ancona. Mais c’était l’hiver et il n’y avait pas de chauffage ! Nous portions des vestes, des écharpes et des gants. C’est là que nous avons commencé à lancer des briques. Et c’étaient de vraies briques en terre cuite ! Plus tard, nous les avons remplacées par des matériaux plus légers. Ensuite, nous sommes restés trois mois en Belgique, avant une résidence finale aux Pays-Bas. Cela peut paraître long, mais comme il n’y avait pas d’informatique, le processus de recherche et de composition prenait plus de temps qu’aujourd’hui. Et à partir du matériau chorégraphique que nous avons développé, nous aurions pu créer deux ou trois spectacles.
Vous avez recréé What the Body… en 2013 et présentez ici pour la première fois la pièce intégrale avec des musiciens sur le plateau. Cela doit bien engendrer quelques transformations par rapport à l’original ?
Il ne s’agit pas d’une simple reprise, mais d’une recréation pour laquelle Thierry De Mey a composé une partition plus virtuose pour la dernière scène. Et cette fois il la signe seul puisqu’il connaît très bien les musiciens. Au fil des décennies, il a par ailleurs connu une évolution spectaculaire en tant que compositeur. Nous ajoutons aussi deux petits tableaux qui s’intègrent parfaitement dans la dramaturgie. Ces nouvelles compositions offrent des solos au violoniste et au violoncelliste qui s’intègrent dans la chorégraphie. Cela les fait sortir de leur zone de confort, tout comme le fait d’utiliser leurs instruments, quels qu’ils soient, de manière percussive. Ils adorent cette petite digression, cette quasi procession sur un mode ancestral et festif.
— Compagnie Ultima Vez. 2013
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© Danny Willems
Avec What the Body…, vous avez fondé votre identité chorégraphique. Mais le monde était à l’époque fondamentalement différent, un monde sans téléphones portables, sans Internet et divisé par le rideau de fer. La danse contemporaine était encore en train de se définir et la déconstruction des normes était alors une idée particulièrement séduisante. Aujourd’hui, on a l’impression que le monde est en train de s’autodétruire et aurait davantage besoin de soins et de cicatrisation. Qu’est-ce que cela signifie pour la réception de votre pièce ?
Je suis d’accord, mais il faut dire aussi que nous avons créé la pièce en lisant Les Stratégies fatales de Jean Baudrillard, qui analyse un monde américanisé où l’excès peut provoquer une implosion, où le trop d’informations finit par nuire à la compréhension du monde, où l’inondation pornographique tue l’érotisme… Ce livre était comme une bible pour moi et je le faisais lire à tous les danseurs. N’est-il pas plus que jamais d’actualité ? Ceci dit, je n’ai jamais été un chorégraphe conceptuel. Chez moi, tout part de l’action. On jette une brique et quand elle tombe, on se sauve ou on sera blessé. C’est notre rappel de la réalité concrète, à l’opposé du brouillage médiatique. Tel est le langage de ma compagnie Ultima Vez, qui fête aujourd’hui ses quarante ans.
Propos recueillis par Thomas Hahn