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Semper Dowland, au cœur de la mélancolie anglaise

Publié le 24 septembre 2026 Lecture 2 min

— Thomas Dunford - © Julien Benhamou

Disparu il y a 400 ans, John Dowland a laissé un répertoire somptueux pour le luth. Salomé Gasselin, Hopkinson Smith, Thomas Dunford et leurs amis explorent avec bonheur sa quintessence.
— Entretien | Thomas Dunford : la musique de John Dowland

John Dowland est un grand luthiste qui est très inspirant car il a vraiment un langage sur l’instrument qui est très particulier. Pour moi c’est une grande inspiration, j’ai grandi avec sa musique depuis que je suis enfant. C’est un musicien extrêmement inspiré et inspirant qui n’a pas eu une vie facile. Il a beaucoup voyagé, il s’est converti à la religion catholique quand il est venu en France. À l’époque, la meilleure chose qu’on pouvait faire était de servir un roi, donc en l’occurrence la reine Elisabeth Ire, mais il n’a pas eu le job du fait que l’Angleterre était protestante, et Dowland était catholique. Il a passé sa vie en exil, il a servi au Danemark, il a fait le tour d’Europe, et on sent dans sa musique la maladie : on disait que la mélancolie était une maladie qu’on attrape. Il avait attrapé la mélancolie et cela lui servait à écrire de très belles chansons comme « Flow my tears ». Le luth de Dowland est sûrement un luth à six, sept, huit chœurs. Certaines de ses musiques sont même écrite pour dix chœurs. On ne sait pas combien de luths il avait mais il avait probablement jusqu’à dix cordes. C’est un peu comme les guitares aujourd’hui, c’est-à-dire qu’il y a plein de luths, il y a plein d’univers de luth différents. Ça c’est un archiluth ici, je ne sais pas si Dowland utilisait ça, peut-être pas. Mais en tout cas on sait qu’à l’époque il y avait énormément de choses : des luths avec des cordes en métal, des luths avec des plectres… juste pour aller chercher différentes couleurs selon la musique.

À l’époque, Dowland écrivait ses chansons au luth, sûrement en chantant. Il a créé un livre, Four Books of Songs, des livres de chansons. Il y avait quatre parties. C’est drôle parce que, on ouvre le livre, et la partie de soprano est ici, alto ici, ténor ici et basse là. Donc on peut se mettre autour d’une table, et après un bon dîner on lit les chansons de Dowland. Ce n’était pas fait pour être chanté forcément à quatre voix, mais en tout cas il laissait le choix, pour chaque tessiture de voix – soprano, alto, ténor et basse –, pour pouvoir chanter ensemble. Et ce qu’on a fait pour le programme c’est qu’on respecte ce qui est écrit dans la partition de Dowland qui est à quatre voix. Donc on reprend vraiment la musique telle qu’elle est écrite avec quatre voix, cinq violes – parce qu’il y a aussi des Lachrimae, on va mélanger tout ça. Mais comme on voulait illustrer Dowland pour son 400e anniversaire et avoir tout l’esprit, on a pris dans les quatre livres d’airs et dans A Pilgrimes Solace. Une des chansons qui est parmi les plus extraordinaires dit : « In darkness let me dwell ». C’est à propos de lui qui servait au Danemark. À l’époque, il n’y avait pas chaîne Hi-Fi donc il y avait Dowland dans une pièce en marbre, seul avec les murs qui moisissent – il en parle dans la chanson –, et il y avait un tuyau qui montait – on peut encore la voir cette chambre – pour que les nobles qui se régalaient au champagne là-haut… Lui était seul dans cette pièce et il dit : laisse-moi dans l’obscurité rester, « in darkness let me dwell… the walls of marble black that moistened still », les murs qui moisissent, lui seul avec son luth. C’est une pièce assez fantastique.

On connaît Dowland comme quelqu’un de mélancolique et de triste mais il y a de tout. Dans le programme, l’idée c’est ça : « Fine knacks for ladies… », une chanson à boire ; « Now, o now, I needs must part », c’est le Dowland aimant ; « Can she excuse my wrongs », c’est le Dowland fâché ; « In darkness let me dwell », c’est le Dowland désespéré. En fait il est aussi complet comme compositeur que les autres. C’est vrai que de le résumer à quelqu’un d’uniquement mélancolique c’est un peu l’enfermer dans une case. Dowland est extrêmement riche et j’espère que les gens vont pouvoir sentir toutes ces émotions de sa musique.

Semper Dowland, semper dolens (« toujours Dowland, toujours souffrant ») : mort il y a 400 ans, le compositeur anglais représente l’une des incarnations les plus remarquables de la mélancolie dont se délectait l’époque élisabéthaine. Jeune génération et musiciens chevronnés se réunissent pour rendre hommage à ce compositeur redécouvert au XXe siècle seulement. 

De cette mélancolie, l’atmosphère et les titres de ses œuvres les plus célèbres ne font pas mystère ; ainsi des airs comme Flow, my Tears ou des pièces pour consort de violes et luth comme les Lachrimæ. Son riche catalogue, essentiellement élaboré avant sa nomination tardive de « musicien pour le luth » à la cour royale d’Angleterre (après plusieurs années passées au service du roi Christian IV de Danemark), témoigne d’un style tout à fait personnel. Son langage de maturité mâtine ainsi la tradition polyphonique anglaise de techniques baroques italiennes ou françaises. L’attention qu’il accorde aux instruments et en particulier au luth fait de ses compositions une étape importante dans le développement européen de la musique instrumentale.

Hopkinson Smith et Sophie Klussmann
— Hopkinson Smith et Sophie Klussmann - © Daniele Caminiti

L’un des pionniers du mouvement baroque des années 1970, le luthiste virtuose Hopkinson Smith – l’une des légendes vivantes de son instrument – s’associe à la soprano Sophie Klussmann pour un récital d’ayres avec luth où les sommets du genre chez Dowland sont agrémentés de quelques pièces plus légères. Les deux autres concerts de ce temps fort font entendre les étoiles montantes de la musique Renaissance et baroque de ces dernières années. À commencer par Salomé Gasselin : la jeune gambiste, nommée Révélation soliste aux Victoires de la musique 2024, est au début d’une carrière éblouissante. Elle accompagne le contre-ténor Paul-Antoine Bénos-Djian dans un récital qui couvre un siècle de chansons anglaises, depuis les songs de Dowland (adaptés pour son instrument) jusqu’aux œuvres de Purcell. Pour clore ce temps fort, place à Thomas Dunford et à son Ensemble Jupiter : quatuor vocal, consort de violes et luth – celui de Dunford – proposent une plongée dans la musique vocale et instrumentale du compositeur (auquel ils ont consacré un disque remarqué en 2025), du First Book of Songs aux Lachrimæ.

Salomé Gasselin
— Salomé Gasselin - © Valentine Chauvin