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Charles Chaplin Jr : « Mon père les exténuait tous »

Publié le 11 octobre 2019 — par Mathilde Thibault-Starzyk

© charliechaplinarchive.org

L’histoire mouvementée de la composition et de l’enregistrement de la bande sonore des Temps modernes (1936) illustre l'engagement total de Chaplin dans ses films.

 En véritable homme-orchestre, Charlie Chaplin dirigeait tout de ses films. Avec une incroyable ténacité, il était capable de retourner certaines scènes plusieurs dizaines de fois et il endossait tous les rôles : acteur, réalisateur, monteur, producteur et, comme le montre l’exposition de la Philharmonie de Paris, compositeur. L’histoire mouvementée de la composition et de l’enregistrement de la bande sonore des Temps modernes (1936) illustre particulièrement bien cette exigence et cet engagement total de Chaplin dans ses films.

La genèse du projet remonte à 1931, lors du voyage en Europe de Chaplin, et le cinéaste commence le tournage en octobre 1934. Le 30 août 1935, le clap de fin de tournage du film est annoncé. Chaplin peut donc s’atteler à la musique et il s’entoure de musiciens de talent : Alfred Newman, qui a déjà travaillé sur Les Lumières de la ville, est embauché comme chef d’orchestre, et Edward Powell fait appel au jeune David Raksin pour signer l’arrangement à ses côtés.

— Chaplin entouré de son équipe musicale dont Alfred Newman, David Raksin et Edward Powell pendant l'enregistrement des Temps modernes, automne 1935 (photographie Max Munn Autrey) - © Roy Export Co. Ltd

À son arrivée, Raksin découvre « un véritable dictateur, qui avait son propre studio et en était le chef à cent pour cent… Il n’avait absolument pas l’habitude que qui que ce soit le contredise ». Dès les premiers jours de travail, des tensions apparaissent. Au bout d’une semaine et demie de travail, Raksin est mis à la porte pour avoir remis en cause les choix de Chaplin. Après quelques explications, Raksin est finalement réembauché pour ce qui se révèle être plus de quatre mois de travail acharné aux côtés du cinéaste. Charles Chaplin Jr., qui venait souvent voir son père travailler, se souvient de cette époque en ces termes : « si les employés du studio ont souffert des dérives perfectionnistes de mon père, les musiciens qui ont travaillé avec lui ont enduré une véritable torture. Mon père les exténuait tous. Edward Powell était tellement appliqué à la retranscription de la musique qu’il en a presque perdu la vue […]. David Raksin, qui travaillait en moyenne vingt heures par jour, a perdu plus de 10 kg et était parfois tellement exténué qu’il ne trouvait pas la force de rentrer chez lui mais s’endormait à même le sol du studio. »

Une fois la composition terminée, l’orchestre de plus de soixante musiciens se lance dans l’enregistrement de la bande sonore. Là aussi, des tensions se font jour : à la suite d’une remarque de Chaplin, Alfred Newman laisse éclater sa colère, alimentée par des semaines d’enregistrement intenses, durant lesquelles les musiciens enchaînent des journées de plus de seize heures. Newman quitte la production et c’est Edward Powell qui reprend la direction de l’orchestre.

— Chaplin et Alfred Newman devant l'orchestre, lors d'une session d'enregistrement pour Les Temps modernes, automne 1935 - © Roy Export Co. Ltd

Toutes ces difficultés n’ont pas empêché l’enregistrement d’une magnifique bande sonore.

— Charlie Chaplin - Opening / Sheep ("Modern Times" original soundtrack)

Lorsqu’il se souvient de cette période, Raksin conclut : « Je ne peux pas imaginer meilleure façon de commencer sa carrière dans la musique de film que de travailler avec un artiste – et un homme – de cette envergure. Non seulement nous faisions quelque chose de formidable, mais l’expérience en elle-même était unique. […] Imaginez-vous travailler pendant quatre mois et demi avec ce qui est, selon moi, la plus grande figure de l’histoire du cinéma. »