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Philharmonie de Paris - Page d'accueil

Alain Souchon, une légende française

Publié le 22 mars 2022 — par Christophe Conte

— Alain Souchon - © Nathaniel Goldberg

Figure attachante de la scène musicale, dont les chansons séduisent un public toujours renouvelé, Alain Souchon remonte sur scène pour défendre son dernier album, Âme Fifties.

— Alain Souchon – « Âme Fifties »

« Ce qui serait le plus proche de mon métier d’écrire, c’est celui de photographe. On attrape quelque chose à un moment, qui peut conserver son instantanéité et rester pertinent des années après. » Ainsi Alain Souchon se définissait-t-il en décembre dernier, dans le journal Le Monde, à l’aube d’une tournée qui célèbre sans le dire cinquante années de chansons photographiques sans cliché ni surexposition.

— Alain Souchon – « J'ai dix ans »

Avant de connaître la gloire à trente ans, en 1974, alors que les Trente Glorieuses venaient de percuter un puits de pétrole, Souchon avait subi deux ou trois revers en 45t depuis 1971, et puis son concubinage musical avec Laurent Voulzy allait changer ad vitam les teintes, les focales et les cadrages de la chanson française. Les braises de 68 sont éteintes, pas encore tout à fait leurs illusions, et le féminisme en lutte exige un homme nouveau, débarrassé des poses viriles et de cette séduction racoleuse qui dominait les hit-parades. Souchon tombe au poil, anti-Johnny et anti-Jagger, Grand Duduche ébouriffé, habillé comme à la ville, qui chante à voix calme les sentiments qui flanchent, les hauts-bas-fragiles de la vie d’adulte, quitte à se sentir « Bidon », immature (J’ai 10 ans) ou à implorer « Allô maman bobo » quand d’autres rock’n’roulent des mécaniques. Voulzy apporte le grain pop, les arpèges de Rickenbacker et les chœurs à la tierce, à tous les deux ils offrent des musiques et des paroles qui vont s’infiltrer dans l’épiderme d’une nation tout entière pendant des décennies. On est tous Français de Souchon, comme on a tous dans le cœur une mélodie de Voulzy.

— Alain Souchon – « Pardon »

Aux côtés des Yves Simon, Louis Chédid, William Sheller ou Michel Jonasz, nos Lennon/McCartney de Montparnasse inventent dans ces années 70 chahutées par l’envie de nouveauté une « nouvelle chanson française » qui définit la trame de toutes celles à venir. De Vincent Delerm à Florent Marchet, de Philippe Katerine à Matthieu Chédid, d’Alex Beaupain à Mathieu Boogaerts, tous sauront ce qu’ils doivent à « la Souche » et à cette sève jamais asséchée qui irrigue tout un arbre généalogique du « chanter en français » sur des musiques qui ne la ramènent pas mais expriment beaucoup plus que celles qui tonitruent. « Chanter, c’est lancer des balles, des ballons qu’on tape pour que quelqu’un les attrape » chante Souchon, et dans ce sport sans compétition il reste le meilleur passeur de saison en saison, capable de faire chavirer les foules sentimentales, d’érotiser des détails, de « poétiser » le presque rien ou au contraire d’alerter sans apostropher à propos des tragédies contemporaines (« Pardon », sur le climat ; « Et si en plus y’a personne », sur la folie religieuse ; « Le terrain en pente », récemment, sur les réfugiés répudiés). Ça ne change rien à la marche frénétique du monde mais, comme il dit, « C’est déjà ça ». Et c’est déjà beaucoup.

— Alain Souchon – « Le jour et la nuit »

En octobre 2019, Alain Souchon a publié Âme fifties, son douzième album de chansons originales. Le premier depuis onze ans (après un album de reprises, À cause d’elles, et un autre exceptionnellement signé Souchon & Voulzy), le premier, également, co-composé et réalisé par ses deux fils, Pierre et Charles, alias Ours. Un disque à la nostalgie heureuse, dont la chanson-titre commence par une phrase magique, « ferme les yeux, vois », avant de faire défiler un panorama de souvenirs sépia selon cet art « photographique » de la chanson comme révélateur des mémoires communes. Il parle de Gabin, d’André Verchuren, de Radiola et des Peugeot 103 avec la même puissance économe qu’Annie Ernaux dans Les Années. Mais le titre est trompeur, car Souchon n’a rien d’un passéiste, d’un adepte du « c’était mieux avant » comme il en pullule dangereusement un peu partout. Il est au contraire un moderne qui se contrarie des fausses modernités et relève plutôt dans le présent ce qui persiste des belles choses qu’il convient de faire durer.

— Alain Souchon – « Presque »

À 77 ans, éternel jeune homme en pente douce qui doit autant à Antoine Doinel qu’à Patrick Modiano, Souchon traverse le temps sur un fil ultrasensible et les nouvelles chansons s’opposent avec humour et distinction aux flots d’infos toxiques en continu, aux « breaking news » et au bruit de fond vulgaire de l’époque. Comment ne pas penser qu’en regard du chaos ambiant et des dernières saisons confinées, c’est précisément de ça dont on a besoin ? De cette mélancolie douce, de ce burlesque élégant, de ce romanesque feutré, lettré, de ces mots aiguisés qui piquent droit au cœur et de musiques dont la nonchalance apparente recèle une virtuosité sans frime. Au cours de cette tournée qui fait halte à la Philharmonie, certaines des nouvelles chansons sont évidemment au programme (« Presque », « Âme fifties », « Les Terrains en pente »), mais Alain a choisi également de revisiter en travelling arrière les monuments et certaines zones plus secrètes de ce répertoire « cinquantenaire » qui appartient désormais à la légende française, au bien commun.

— Alain Souchon – « La ballade de Jim »

En amont de ces concerts, il a fait appel à Jean-Louis Piérot, musicien et réalisateur connu pour son travail avec Étienne Daho, Alain Bashung et, récemment, aux côtés de la jumelle artistique de Souchon, Jane Birkin. Ensemble, ils ont retravaillé et remodelé ce répertoire pour en harmoniser les teintes et lui donner de nouveaux éclairages, comme des retouches photo qui ne trahissent en rien l’esprit originel mais lui accordent un relief inédit. Les classiques se bousculent (« La Ballade de Jim », « Ultra Moderne Solitude », « Foule sentimentale », « Y’a de la rumba dans l’air », « Quand j’s’rai K.O. », « Les regrets », « La vie ne vaut rien », « Jamais content… ») mais ils paraissent avoir été écrits et composés la veille. Autour d’Alain, un quartet de musiciens (le guitariste Michel Yves Kochmann qui orchestre l’ensemble, le bassiste Olivier Brossard, le claviériste Jean-Luc Léonardon et le batteur Eric Lafont) donne aussi de la voix et c’est suffisant pour faire renaître ces « instantanés » sous une lumière nouvelle qui les rend pertinents, « des années après ».

— Alain Souchon – « Foule sentimentale »
Christophe Conte

Journaliste, auteur et documentariste, Christophe Conte a publié plusieurs ouvrages sur la chanson française et le rock (Étienne Daho, Nino Ferrer...) ainsi qu’une « anti-discothèque idéale ». Il a réalisé des documentaires sur David Bowie, François de Roubaix, le glam rock et The Kinks.