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Larmes d’amour à la cour d’Élisabeth

Publié le 06 novembre 2026 Lecture 10 min

— Entretien | Aurélien Bory : Sept Larmes pour Élisabeth

La mélancolie est-elle nécessaire à l'acte de création ? En fait, de quelle mélancolie parle-t-on ? On parle de la mélancolie élisabéthaine, qui est vraiment une mélancolie fin de siècle, où on est vraiment dans une révolution, révolution politique, révolution de la pensée, révolution philosophique, révolution aussi scientifique, la révolution copernicienne. Il y a cet aspect-là qui nous a intéressés, puisqu'il résonne fortement avec aujourd'hui, très fortement. Et il y a aussi la mélancolie en temps, dans sa relation à la création. Avec cette question : la mélancolie est-elle nécessaire à l'acte de création ? Et en parlant de musique, répondre à partir d'une question assez simple, d'un constat assez simple : pourquoi la musique mélancolique, c'est-à-dire la musique triste, nous plaît ? Pourquoi aime-t-on la musique triste ? Quel est cet affect qui résonne en nous avec cette musique ? Donc ça a été à la fois de travailler sur la mélancolie en tant que chose intérieure, au fond de son âme – cette mélancolie est-elle nécessaire à l'artiste, à l'acte de création –, et comment aussi cette mélancolie va vers l'extérieur et d'une certaine manière éclaire le monde. Cela a été le cas sur la période de la mélancolie élisabéthaine, et on peut dire, même si c'est très différent, que c'est celle d'aujourd'hui.

On s'est rencontrés effectivement à Toulouse, donc c'est une rencontre entre Thibaut, Aure et moi. Dans un dialogue avec Thibaut, on s'est rendu compte que Thibaut avait envie de travailler avec Aure Wachter, ils n'avaient jamais travaillé ensemble et il était très intéressé par le spectacle et la création. Aure, évidemment, est danseuse chez beaucoup de chorégraphes, donc c'est son univers, mais elle travaille aussi beaucoup la voix. Elle a notamment travaillé avec, par exemple, Les Cris de Paris et d'autres. Donc, il y avait cette idée qu'ils allaient croiser leurs arts, qu'elle allait être du côté du chant et de la musique et que Thibaut et sa guitare allaient être du côté de la danse, qu'il allait lui-même danser. Donc, il y avait cette idée un petit peu de déplacement. Et moi j'ai trouvé ça formidable. Et aussi de proposer une scénographie qui soit aussi, d'une certaine manière, leur partenaire, comme je fais toujours dans mes créations. On est parti vraiment sur une œuvre à trois, et il a fallu trouver le sujet et l'œuvre – notre point de départ, c'était l'œuvre musicale, c'était la musique – et sur quoi ils allaient se retrouver, de manière la plus pertinente, Aure la voix, Thibaut la guitare. Et on est tombés sur Dowland, évidemment, puisque déjà ça faisait partie du parcours de Thibaut, que c'était dans le registre possible de voix de Aure, et que dès qu'on parle de guitare et voix, on vient forcément à ce sommet du lute song qu'a été John Dowland. Donc il y avait cette idée, et avec John Dowland est venu notre sujet, c'est-à-dire est venue la mélancolie, la mélancolie élisabéthaine, et cette mélancolie qui a traversé les arts et qui a traversé l'Europe à cette période-là, et de la mettre en correspondance avec aujourd'hui.

Moi, dans ce déplacement, ce que je trouve extraordinaire, ça a été à la fois cette prise de risque et à la fois ce lâcher prise. Il fallait faire confiance à l'autre, se laisser amener, se laisser guider par l'autre dans des contrées qu'on n'avait jamais explorées avant. Donc c'est ce qui fait un petit peu l'originalité de ce projet, vraiment. Et on a été très, très à l'écoute les uns des autres parce que d'une certaine manière c'est une création dont on ne connaissait pas le chemin, donc il a fallu se frayer un chemin tous les trois et qu’on voit la relation possible, ce qui allait se jouer – puisque c'est vraiment cette relation qui se joue sur scène. Et c'est quand même assez extraordinaire de voir Thibaut danser et Aure chanter. En fait, les moments très forts du spectacle concernent un petit peu ce duo et même ce trio qu'ils constituent avec l'espace.

En ce qui concerne la scénographie, il a fallu développer, donner une équivalence scénique à l'âme, puisque la question qu'on s'est posée tous les trois, c'était : où se loge la mélancolie ? Évidemment elle se loge dans notre âme, mais où dans l'âme ? Dans les plis de l'âme. La notion du pli est arrivée, donc on a fait une scénographie de plis, qui est complètement mobile, et où Thibaut et Aure se glissent, se perdent, s'enfouissent. Donc ce sont des plis, des plis géants qui sont toujours en mouvement. Et ça, c'était intéressant puisque c'était comme l'âme de l'espace, d'une certaine manière. Et ensuite, le point de départ, c'est leur position : Thibaut, guitariste, Aure danseuse, etc. Mais ensuite, le point d'arrivée est bien ailleurs, il se joue bien au-delà. Et donc, ça fait un spectacle, une création, où finalement, ils sont complètement, entièrement danseurs et musiciens tous les deux.

C'était vraiment un atout parce qu'ils se connaissent très bien et il y avait vraiment le désir, ils avaient le désir de travailler ensemble, ils n'avaient jamais travaillé ensemble. Donc là, ils avaient envie vraiment d'explorer quelque chose, il y avait une très grande sincérité et aussi beaucoup de courage pour descendre dans les profondeurs, pour vraiment travailler d'arrache-pied et aller vraiment et effectivement se dépasser. Il y a eu une très grande confiance l'un dans l'autre, que ce soit sur le niveau musical ou sur le niveau de la danse. Ça a été un atout et je pense que, très sincèrement, ce type de projet n'aurait pas été possible autrement. Il fallait vraiment un duo qui se connaisse parfaitement bien, qui se fasse entièrement confiance et on a pu aller du coup assez loin dans la recherche. Ce qui était intéressant, c'est qu'on a vraiment avancé tous les trois. Je voulais faire des propositions scénographiques, mais les proposer à Thibault et à Aure, et voir comment ils réagissaient à ces propositions. Là, il fallait s'emparer d'un motif. Pendant tout un temps, on a voulu travailler sur le motif des larmes, mais finalement c'est sur le motif de l'âme, c'est lui qui a pris sa forme. Et ce motif du pli, ce pli qui se retrouve aussi dans les vêtements, qui se retrouve par exemple dans la fraise, qui est de cette époque-là. Et ce pli est un motif presque baroque. Donc on était dans quelque chose d'assez pertinent et ça a été effectivement jouant dans le sens où c'est toujours en mouvement, cette scénographie bouge, elle est vivante. Elle sonne aussi, elle a des qualités acoustiques. Il fallait une certaine musicalité de l'espace. Il fallait une danse de l'espace à leur image. Les trois éléments, musique, danse et scénographie, ont vraiment évolué ensemble, mais y compris pendant le processus de création. Il n'y avait pas une scénographie que je proposais qui était un point de départ. Non, pas du tout. Tout ça s'est fait en suivant notre fil, qui était « Flow My Tears » de John Dowland. On a travaillé sur « Flow My Tears » et à partir de là, tout s'est déplié.

Homme de théâtre total, qui unit dans un continuum l’engagement des corps et l’imagination scénographique, Aurélien Bory réunit le couple Thibaut Garcia (guitare) et Aure Wachter (danse) dans Sept Larmes pour Élisabeth, fantaisie onirique, sensuelle et mélancolique sur les musiques du temps de Shakespeare.

L’une des étoiles montantes du monde de la guitare, récompensé par de nombreux prix (il a notamment été Révélation instrumentale aux Victoires de la musique en 2019), Thibaut Garcia met dans ces Seven Tears son propre corps en jeu, pour s’envisager comme un corps-instrument. Familière des collaborations avec des musiciens, Aure Wachter lui répond avec sa curiosité pour la cohabitation des pratiques vocales et du mouvement. Au centre du spectacle, les Lachrimæ, or Seven Tears de Dowland, un recueil de sept pavanes inspirées de sa célèbre chanson « Flow my Tears ». La mélancolie, un affect fondamental de la période élisabéthaine, inspire à Aurélien Bory un espace scénique où se déploie l’écoulement, « car si les larmes coulent, alors l’espace entier doit couler ».