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Baby Doll, objet symphonique et migratoire

Publié le 13 octobre 2021 — par Marie-Ève Signeyrole

— Baby Doll - © Courtesy Orchestre de chambre de Paris

Imaginé et mis en scène par Marie-Ève Signeyrole, Baby Doll bouleverse avec audace et poésie les codes du concert. L’emblématique Septième Symphonie de Beethoven y croise la route de jeunes femmes migrantes, au cœur d’un spectacle singulier qui se présente comme une aventure, et qui marie l’iconique et l’iconoclaste. 

 

— Baby Doll – Orchestre de chambre de Paris

 

Pourriez-vous nous présenter votre projet Baby Doll

Baby Doll est une fiction documentaire. Documentaire, parce que basée sur des histoires réelles, des témoignages de personnes qui ont existé ou qui existent vraiment. Fiction, parce que nous n’avons pas la prétention de grimer leur réalité mais, au contraire, de proposer la rencontre de différents destins de femmes, et de reconstruire à partir de leurs témoignages un objet « non identifié ». Ainsi, nous tentons, comme une bouteille à la mer, de toucher une population occidentale qui reçoit de plus en plus d’informations, qui ne sait pas la traiter et qui est finalement bien loin de pouvoir identifier le problème, le penser et le juger. Nous souhaitons lui apporter quelques clés, parfois poétiques, toujours réelles et documentées. Nous avons imaginé une seconde partie au récit de cette femme migrante, cette fois-ci en créant son pendant occidental par le biais d’une fiction « d’anticipation » : que pourrait-il nous arriver à nous aussi dans quelques années si les choses tournaient mal ? Baby Doll est le nom d’une poupée, celle que notre migrante cache sous ses vêtements, soit pour faire croire qu’elle est enceinte et ne pas se faire violer sur le parcours, soit parce qu’elle incarne l’enfant qui va venir par le biais de la poupée. 

 

— Baby Doll : Marie-Ève Signeyrole (auteure, mise en scène)

 

Pourquoi avoir choisi d’aborder le sujet migratoire ? 

On parle souvent des hommes, dans les drames migratoires, mais rarement des femmes. La plupart du temps, leurs paroles sont traduites par des hommes, ou elles n’ont même pas la parole. J’étais enceinte lorsque l’on m’a passé cette commande et j’ai ressenti le besoin de me dire que j’avais toute la faculté de faire grandir cet enfant en moi. Qu’en serait-il dans une situation telle que ces femmes la vivent, lorsque l’on sait que 20 % d’entre elles, pendant ces traversées, sont enceintes ou tombent enceintes ? Pourquoi, comment, que se passe-t-il ? C’était presque instinctif d’avoir envie de traduire ces histoires-là. 

J’aborde également ce sujet parce que je me sens responsable et même coupable de mon ignorance et de ma passivité jusqu’ici. Je trouve cela criminel de ne pas secourir des êtres humains en danger de mort, en état de survie, qui nous demandent la reconnaissance de leur humanité par notre accueil et notre bienveillance. C’est une question de raison et de devoir, et non de choix. Cela ne se discute pas. Nous devons nous organiser et les accueillir pour rester humains.

Tout au contraire, l’Europe s’organise pour financer et raccompagner dans les pires conditions ces héros survivants dans leur pays d’origine ou aux frontières, dans des camps de torture, où ils sont traités comme des animaux, battus à mort, violes, vendus… En mer, ils sont maintenus au large des côtes, dans des conditions épouvantables, le temps que nos dirigeants se décident sur leur sort. La migration est en train de devenir un commerce organisé. 
 

Parlez-nous de vos choix musicaux pour cette création… 

Il y aura la Symphonie n° 7 de Beethoven ainsi qu’une proposition musicale du musicien Yom. Cette symphonie m’intéressait particulièrement car ses quatre mouvements inspirent un voyage. Chacun d’entre eux est la possibilité d’entrer au sein même de ce voyage… Le voyage, entre autres, d’une migrante et d’une femme. À l’intérieur de chaque mouvement émerge l’idée de la chasse, et ainsi de la façon dont ces migrants sont chassés. Il y a une musicalité qui ramène aux sons marins et à la navigation, et aussi quelque chose de très percussif qui me fait penser à des danses tribales. Chaque mouvement nous a inspirés pour créer ce voyage en quatre étapes, mais également pour créer cette possible rencontre entre deux univers, le nôtre et celui des gens qui viennent jusqu’à chez nous.

Au cours des trois premiers mouvements, nous mettons en scène une seule et même interprète, noire, qui incarne ces héros qui tentent de venir jusqu’à chez nous et qui n’y parviennent parfois jamais. Dans l’histoire, nous ne savons pas si elle est arrivée ou non. À  partir du quatrième mouvement, je projette le public dans la possibilité que ce drame nous arrive, à nous Occidentaux. Tout à coup, cette interprète blanche prend la place de l’autre et revit le voyage de la noire, en s’imprégnant de tout ce qu’elle a vécu et nous met, en tant que public, à sa place. 

 

— Baby Doll – Yom (composition, clarinette)

 

Que représente ce projet pour vous ? 

La plupart du temps, je travaille pour l’opéra, au sein d’une seule et même discipline. Travailler sur des objets tels que celui-ci est la rencontre possible entre différents univers qui s’enrichissent les uns les autres.

La danse est un moyen de communiquer par le corps des choses indicibles. Ces femmes sont psychologiquement démolies par les épreuves, mais également physiquement extrêmement abimées, d’où le besoin de faire appel à des artistes interprètes danseuses. La musique nous permet d’être dans l’émotion pure et parfois de « soulager » la violence de cette réalité.

Enfin, le vocabulaire cinématographique nous permet de nous rapprocher de quelque chose de plus sensitif à certains moments, d’induire le regard, de nous téléporter ailleurs. Par ailleurs, la possibilité de pouvoir être dans un univers qui ne soit pas forcement propice au théâtre, notamment celui de la Philharmonie de la Paris, nous permet de construire un vocabulaire différent. Pouvoir amener un public de concert autre part  – alors même que l’univers autour de nous est brillant, fait d’instruments  – et concerner différemment notre humanité. 

 

Propos recueillis le 14 janvier 2020 par Émilie Tachdjian