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Club de tango, entre tradition et modernité

Publié le 03 mai 2022 — par Isabelle Porto San Martin

La grande famille du tango se retrouve sur scène pour une soirée d'exception. Dialoguant entre les styles et les générations, la voix d'El Chino Laborde répond au speaking tango de Minino Garay.

— "Ilusion de mi vida" de Feliciano Brunelli par le Rudi Flores Trio (live 2013)

 

Plusieurs générations se côtoient, plusieurs styles dialoguent et chacun se met au service de cette expérience collective. Chanté, dansé, joué, le tango est aussi le terrain d’un échange entre les influences les plus diverses. Les rencontres ont déjà eu lieu pour beaucoup de participants. Minino Garay est un percussionniste régulier du jeune ensemble de Pablo Murgier, et Romain Lécuyer a accompagné la guitare de Rudi Flores, qui a lui-même joué avec le chanteur Walter « El Chino » Laborde. Quelles que soient les configurations, la musique s’en trouve toujours magnifiée. Pablo Murgier, pianiste à la solide formation, a été très marqué par Hilda Herrera qui a orienté son enseignement vers la valorisation du répertoire populaire argentin. La musique qu’il compose mêle ces sonorités à celles de la musique contemporaine et du jazz. Le lien avec l’immense guitariste Rudi Flores se fait notamment par le chamamé, cette danse du nord-est de l’Argentine, l’une des racines du tango. Chacun explore à sa façon les origines et le devenir de ce genre musical et s’appuie sur les grands maîtres.

 

LE TANGO COMME IL VIENT

Pour les chanteurs, le charisme et l’authenticité d’Osvaldo Peredo (1930-2022) constituent sans nul doute une référence. Peredo incarne un tango de barrio, littéralement, « du quartier », il se voulait musicien local, ordinaire (ce que ses albums contredisent !), loin des paillettes et des projecteurs. « Le tango, ce sont les choses qui nous arrivent, et il faut les raconter comme elles sont », disait-il. Walter « El Chino » Laborde partage avec lui la passion pour le football : tous deux avaient envisagé une carrière de sportif avant de céder à celle de la musique. La voix de Laborde est pleine, les accents sont énergiques, les inflexions passionnées, celle de Sandra Rumolino investit avec justesse tous les styles grâce à une grande souplesse et un timbre naturel. Pour Peredo, le tango « se dit ». C’est bien toute la question du style qui tient dans ces mots : comment chanter le tango ? Si l’on écoute Carlos Gardel, Roberto Goyeneche, Angel Díaz, ou Edmundo Rivero, la seule réponse commune est que chacun l’interprète à sa façon ! La formule d’Osvaldo Peredo trouve une autre manifestation chez Minino Garay, percussionniste et chanteur, à l’origine d’une nouvelle manière, le speaking tango. Inspiré de la poétesse américaine Dana Bryant, Minino Garay ouvre une voie entre parler et chanter qui emmène le tango très loin des clichés mais le ramène dans les rues, celles qui l’ont vu naître : une démarche radicale pour retrouver les racines du genre.

— El Chino Laborde - © Silvana Robert

 

DE LA SALLE DE BAL À LA MUSIQUE SAVANTE

La jeune génération de musiciens se distingue tout de même par son désir d’étudier, d’analyser, de rechercher, de réfléchir, en plus du travail de terrain. C’est le cas de Pablo Murgier, diplômé des universités de Quilmes et Cuyo, ou du bandonéoniste italien Simone Tolomeo : tous deux étudient la composition. Sol et Mariana Bustelo, qui enseignent le tango dansé, ont chacune rédigé un mémoire sur le sujet dans le cadre de leurs études. Débarrassés d’un certain complexe ou d’une certaine forme de rejet que les générations précédentes avaient connue dans les années 1970 en Argentine, Piazzolla, en tête, les musiciens d’aujourd’hui créent une continuité entre musique populaire et musique savante et abolissent les hiérarchies. De même, la présence de danseurs n’est plus polémique. Astor Piazzolla voulait construire son tango nuevo en dehors des bals, pour que le public se concentre sur la musique. Aujourd’hui, les danseurs sont intégrés au projet musical et se sont adaptés au jeu virtuose de certains interprètes. Celui de la violoniste Machiko Ozawa, d’une technique impeccable dans tous les registres, est une invitation à la danse. L’harmonica de Franco Luciani, quant à lui, séduit tous les publics par son potentiel lyrique sans oublier celui qui évolue sur les pistes. Là encore se manifeste le désir de renouer avec une tradition, celle du tango dansé des origines, en lui offrant la perspective de plaire au public d’aujourd’hui. L’engouement pour le tango dansé est palpable : le succès rencontré par Sol et Mariana Bustelo, tant dans leur enseignement que dans les concours internationaux, en témoigne. Si elles sont très attachées au respect des codes, c’est parce que ceux-ci font sens : le tango s’inscrit dans un contexte, celui de la salle de bal, régie par des habitudes, des règles implicites seulement connues des aficionados. Sans elles, c’est tout l’équilibre nécessaire pour que la beauté du geste advienne qui est menacé. Le tango implique une sociabilité, son culte est aussi celui d’un rapport à l’autre intense, mais toujours tempéré par l’élégance.

Osvaldo Peredo expliquait lors d’un entretien avec un journaliste d’où il puisait son énergie pour mener cette longue carrière : « Ce qui est beau, c’est de continuer, ne jamais se sentir maître mais toujours élève, c’est de cette manière que vous survivez, c’est de cette manière que vous avez encore plus envie de continuer. » Peut-être est-ce là une clé de la philosophie du tango…

— Walter “Chino” Laborde and Solo Tango – Mi Dolor

 

Isabelle Porto San Martin

Docteure en musicologie et agrégée de lettres modernes, Isabelle Porto San Martin est aussi diplômée du CNSMDP en esthétique et du CNR de Paris en histoire de la musique. Ses domaines de recherche incluent, entre autres, les transferts culturels au XIXe siècle et les répertoires hispaniques.