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Diriger Steve Reich – Entretien avec Susanna Mälkki

Publié le 20 octobre 2026 — par Jérémie Szpirglas Lecture 3 min

— Susanna Malkki - © Chris Lee

À travers cinq œuvres couvrant 45 ans de création, Susanna Mälkki et le London Symphony Orchestra rendent hommage à l’une des figures majeures du minimalisme. De son premier contact avec l’œuvre de Reich à la création de Music for Ensemble and Orchestra, la cheffe d’orchestre revient sur la force hypnotique de sa musique, la précision rythmique mise au service de l’expressivité ainsi que sur sa collaboration avec le compositeur.
— Steve Reich : Runner et Music for Ensemble and Orchestra. Los Angeles Philharmonic, dir. Susanna Mälkki. Album Trailer © Nonesuch Records

Vous dirigez la musique de Reich depuis longtemps, vous l’avez également enregistrée : de quand date votre relation avec cette musique et que représente-t-elle pour vous aujourd’hui ?

Steve Reich est bien sûr une légende vivante, et j’ai toujours été fascinée par sa musique et sa pensée. Mon premier contact avec sa musique en tant qu’interprète remonte aux années 1990 ! C’était en duo, pour Clapping music (1972). J’ai été bouleversée par la force hypnotique de sa musique, cette impression de fluidité et de simplicité, même si la pensée et la structure qui la sous-tendent sont d’une grande rigueur, bien charpentées et minutieusement élaborées.

Avez-vous eu l’occasion de rencontrer Steve Reich et de travailler avec lui ?

J’ai eu l’extraordinaire privilège de jouer avec lui lors de la création de Music for Ensemble and Orchestra, en 2018, avec le Los Angeles Philharmonic – une pièce que nous avons également enregistrée à cette occasion. Ayant eu la chance de rencontrer le compositeur en personne, cette expérience a représenté un véritable tournant dans ma compréhension de sa musique. J’ai été profondément touchée par sa sensibilité, son écoute, sa générosité et sa gentillesse. L’opportunité de l’entendre parler de sa musique et de ses préoccupations a été très enrichissante.

Comment décririez-vous l’orchestre reichien et l’orchestration reichienne ?

Cela dépend naturellement de la pièce. Chaque œuvre possède une couleur légèrement différente, avec, pour constante, la présence des claviers et des percussions. Toutefois, ces instruments ne sont, selon moi, pas nécessairement utilisés comme un élément vertical, mais plutôt comme un élément qui confère au discours une forme de définition et – paradoxalement – une fluidité et un flot. Je trouve merveilleuse la manière dont Reich crée son propre idiome musical.

Son catalogue comprend relativement peu d’œuvres pour grand orchestre symphonique. Cela vient sans doute de la nature chambriste de son écriture, de l’imbrication des voix et de l’exigence d’une pulsation précise, ce qui représente un plus grand défi à l’échelle symphonique.

—  Steve Reich : Music for Pieces of Wood. LSO Percussion Ensemble © London Symphony Orchestra

Quels sont les enjeux propres à la direction d’une de ses œuvres d’orchestre ?

Quand j’ai échangé avec lui au sujet de sa musique, à Los Angeles, il m’est apparu clairement que le rythme et la précision, que l’on considère souvent comme les pierres angulaires du minimalisme, ne sont en réalité qu’un point de départ. L’expressivité réelle de sa musique est dans le flot, dans le son et dans l’énergie. Ce qui n’empêche pas la précision ! C’est un équilibre délicat à trouver. Plus l’ensemble est grand, plus c’est difficile, les distances entre les musiciens au sein de l’orchestre étant plus importantes. Il faut donc un chef, mais son véritable travail, dans cette musique, consiste à canaliser le flot, et non simplement à battre la mesure… Car si l’on joue cette musique comme des machines, on la tue. Il faut un chef, mais aussi – et c’est tout aussi important – un orchestre au sein duquel chaque musicien, pris individuellement, fait preuve d’une excellente réactivité et est animé d’une pulsation interne absolument imperturbable.

Le programme que vous avez concocté avec le London Symphony Orchestra est très varié et contrasté, dans les effectifs comme dans les formes et les imaginaires : comment l’avez-vous pensé ?

J’ai pensé qu’il était important de choisir des œuvres de différentes périodes, dans différents langages et avec une variété dans l’orchestration. Steve Reich a mené une carrière créative incroyablement impressionnante et, comme pour tout grand penseur de la musique, on est inlassablement fasciné de constater combien son œuvre évolue. Le fil rouge, si fil rouge il y a, devra être trouvé par les auditeurs après avoir entendu toutes ces œuvres à la suite. Peut-être à la manière d’une mini rétrospective.

Propos recueillis par Jérémie Szpirglas

Jérémie Szpirglas
Écrivain, Jérémie Szpirglas publie fictions et textes de référence sur la musique contemporaine et sur l’œuvre de Serge Gainsbourg.