Créée en 2019, Come Out renaît aujourd’hui pour des effectifs différents. Qu’est-ce qui vous a incité à en redessiner les contours ?
Olivier Dubois. L’invitation de la Philharmonie m’a donné l’occasion de repenser l’avenir de cette pièce, finalement peu jouée depuis sa création. Son format initial mobilisait un plateau important. La recréer pour quatorze interprètes, ce n’était pas simplement en réduire l’effectif, mais lui offrir une nouvelle vie, une autre densité, sans rien perdre de sa puissance et de l’histoire humaine qu’elle évoque.
Cela a-t-il impliqué de modifier l’écriture même de la pièce ?
O. D. Indépendamment des nouvelles répartitions entre les interprètes, il était fondamental pour moi de retrouver le même redressement des corps, le même bouillonnement d’énergie, le même tourbillon de ce qui se joue sur scène. Les interprètes, comme le public, devaient être traversés par cette œuvre de la manière la plus juste. Certaines bascules d’écriture ont donc été nécessaires, car il est impossible de reproduire à quatorze ce qui se danse à vingt-trois.
En 1966, Steve Reich signait avec cette œuvre l'un des actes fondateurs du courant minimaliste. Votre pièce est-elle un manifeste chorégraphique ?
O. D. Sans reprendre littéralement l’inspiration de Steve Reich1, Come Out est un appel au redressement, à la prise en main de soi et à la conscience de quelque chose de plus grand que soi issu du collectif. Se redresser, c’est se remettre debout, pas forcément pour affronter mais pour retrouver une vision, une pensée de l’autre et du monde. Come Out est aussi un appel au faire-ensemble, à comprendre le collectif comme une addition de singularités et non comme leur uniformisation. Cela signifie accepter les vulnérabilités, qui trouvent dans le groupe un soutien et deviennent une force. Chacun prend position, se redresse et, en s’unissant aux autres, réussit à donner vie et sens à cette partition exigeante.
Come Out a-t-elle une résonance particulière aujourd’hui, sachant le message qu’elle porte et les tensions raciales toujours très présentes aux États-Unis ?
O. D. Come Out résonne évidemment très fort aujourd’hui et reste malheureusement d’actualité. Ce n’est pas pour autant une œuvre guerrière. Il s’agit plutôt d’une communauté qui refuse l’aveuglement et l’effacement, alors même que les mots et la pensée semblent s’épuiser et se dissoudre. L’œuvre originale dure treize minutes ; je la reprends ici quatre fois, comme une stratification de cet appel au combat, un mouvement qui, une fois engagé, ne peut plus s’arrêter et nous oblige à aller toujours plus loin. À mesure que les répétitions s’accumulent, que les corps s’épuisent et que le sens se dérobe, quelque chose de plus profond remonte à la surface : un hurlement sourd, archaïque peut-être, plus proche du râle que du cri. C’est aussi ce que raconte le rose qui enveloppe les danseurs, clin d’œil à Gertrude Stein et à son « Rose is a rose is a rose is a rose » : la répétition ne cherche plus à illustrer ou à signifier, mais laisse transparaître la sensation profonde et intime de ce qui se joue. À force d’effort et de transpiration, le rose devient rouge sang, faisant resurgir la blessure originelle contenue dans les mots de Daniel Hamm : « come out »2.
Come Out travaille le sur-place, l’endurance, la répétition du jamais tout à fait même et une gestion rigoureuse du temps et de l’énergie. La notion de virtuosité s’en trouve-t-elle déplacée ?
O. D. Cette partition intense, presque infernale, exige des interprètes une virtuosité physique autant que mentale. L’écriture chorégraphique épouse celle de Steve Reich, faite de décalages, de glissements, de déformations progressives. Tous traversent la même épreuve, mais chacun demeure seul face à ce qu’il doit accomplir. C’est là que réside pour moi la véritable virtuosité : dans cette capacité, au cœur de l’épuisement et du tourbillon, à rester disponible à l’autre, à devenir, l’espace d’une fraction de seconde, son soutien. Alors quelque chose surgit, qui dépasse la somme des individualités. Ce « tous ensemble » devient un ailleurs presque insaisissable, quelque chose de plus grand qu’eux, que le public peut soudain percevoir.
En écho à Come Out, vous montez Come In avec des danseurs amateurs. Qu’est-ce qui vous donne envie de partager ce répertoire avec eux ?
O. D. Ce travail avec les amateurs m’est devenu essentiel. Come In réunira vingt-cinq danseuses et danseurs autour d’une nouvelle gestuelle, le temps d’un Come Out de Steve Reich. Il s’agit de leur faire éprouver ce que cette œuvre peut faire naître, de découvrir les rouages de son écriture et de traverser cette expérience singulière du dépassement de soi par le faire-ensemble. Simplement être là, ensemble, et danser.
Propos recueillis le 1er octobre 2026 par Claire Boisteau
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Pour Come Out, Steve Reich s’est directement appuyé sur les témoignages du procès des « Harlem Six », un groupe de jeunes garçons afro-américains jugés collectivement coupables d’un meurtre commis par l’un d’entre eux, Daniel Hamm, lors des violentes émeutes de Harlem de 1964.
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Steve Reich emprunte ces deux mots à la phrase de Daniel Hamm : « I had to, like, open the bruise up and let some of the bruise blood come out to show them. » [« J’ai dû, en quelque sorte, percer l’hématome pour en laisser sortir un peu de sang et leur montrer. »]