Il y a peu encore, son agenda l’emmenait des deux côtés de l’Atlantique et jusqu’au Japon, tandis qu'il continuait d’ajouter à son répertoire des œuvres qu’il n’avait jamais dirigées, comme la Sinfonie capricieuse de Franz Berwald, qu'il inscrivit au répertoire de l'Orchestre de Paris lors d’une de ses ultimes saisons. « Il y a tellement de choses à découvrir », aimait-il répéter : cette curiosité insatiable le maintenait dans un état d’esprit juvénile.
L’esprit et la main
Né le 11 juillet 1927 à Springfield, Massachusetts, de parents suédois qui regagnèrent la Suède deux ans plus tard, Herbert Thorson Blomstedt était un homme des deux rives de l’Atlantique. Sa mère, pianiste, décrite comme une personne « douce et sociable », lui inculqua les premiers rudiments musicaux, tandis que son père, pasteur, « loup solitaire » plus rigide, lui offrit – selon ses propres mots – « une bonne combinaison ». Il étudia le piano, l’orgue, le violon, la théorie et la direction d’orchestre à Stockholm, avant de se perfectionner auprès d’Igor Markevitch, puis de Leonard Bernstein au Berkshire Music Center de Tanglewood, où il remporta le premier prix du concours Koussevitzky en 1953. La liberté et la spontanéité de Bernstein l’inspirèrent profondément.
Au long d’une existence professionnelle d’une durée rarissime, Blomstedt tint les rênes d’un nombre considérable d’orchestres, en Scandinavie mais aussi à Dresde, San Francisco et Leipzig, où il marqua profondément l’illustre Gewandhaus. En 2022, une chute le priva momentanément de podium, mais il reprit très vite ses activités, paraissant plus frêle physiquement sans que son esprit ni sa main ne perdent de leur acuité.
Primus inter pares
Sa conception du métier était aux antipodes de celle du maestro démiurge. Blomstedt se voyait comme un primus inter pares, un serviteur de la partition et des musiciens. Infiniment respectueux et d’une humilité foncière, il était l’anti-star par excellence. Parmi les chefs qui l’avaient marqué, Eugen Jochum, autre grand brucknérien, demeurait pour lui une figure de proue indépassable. Fidèle parmi les fidèles, Blomstedt a bâti sa légende sur le grand répertoire symphonique classique et romantique – Mozart, Beethoven, Schubert, Schumann, Brahms, Bruckner –, défendant avec une ferveur constante les compositeurs nordiques, en particulier Nielsen, dont il grava une intégrale de référence. L’opéra, quelques rares exceptions mises à part, demeura étranger à son univers : son monde était celui de l’orchestre, où le drame se joue sans artifices scéniques.
13 décembre 1995 : Chamber Orchestra of Europe
La relation particulière qu’il entretint avec le public parisien s’amplifia à partir de 1995 à la Cité de la musique, où il dirigea plusieurs fois le Chamber Orchestra of Europe. Parmi ces rendez-vous, le concert du 13 décembre 1995 apparaît particulièrement significatif. Dans la Symphonie no 67 de Haydn, la limpidité de la conception de Blomstedt va de pair avec sa gestique. D’une économie de moyens remarquable, elle se passe de baguette, invitant plus qu’elle n’impose, le regard – souvent malicieux – et le modelé de la main remplaçant toute emphase. Cela ne signifiait pas chez le chef une forme de détachement ou de distance. Dans la Symphonie no 4 de Brahms, si l’on s’émerveille de la clarté des masses sonores et du rôle toujours précis dévolu à chaque pupitre, la passion surgit plus d’une fois, en particulier dans un final où, de ses gestes pleins d’autorité, Blomstedt instille un sentiment d’urgence saisissant.
2013-2025 : une succession de triomphes
Par la suite, ses apparitions à la Salle Pleyel puis, dès son ouverture, à la Philharmonie de Paris, devinrent des rendez-vous annuels incontournables, tant avec le Gewandhaus de Leipzig qu’avec l’Orchestre de Paris, dont il était un partenaire privilégié. Ces soirées furent de véritables célébrations, tel ce programme Beethoven du 16 janvier 2013 avec l’Orchestre de Paris. Dans le Concerto pour piano no 1, il donne une réplique aussi attentive qu’inspirée à un Lars Vogt inventif, les deux musiciens s’échangeant des sourires complices : la musique, infiniment vivante, se déploie sans contraintes, avec une joie de tous les instants. Quant à la Symphonie no 3 « Héroïque », elle réunit les inconciliables : la grâce, la fluidité, l’intensité (la Marche funèbre émane d’un même souffle) mais aussi l’élan vital irrésistible, tel celui qui s’empare des deux derniers mouvements.
Les concerts suivants ne furent qu’une succession de triomphes, du programme Beethoven et Schubert de 2017 à la Symphonie no 9 de ce dernier en 2023, dont les extraits de répétition laissent à voir, et à entendre, un esprit particulièrement affûté : sur son visage radieux transparaît un amour immodéré pour la musique. Et quel modelé du son, quelle subtilité des nuances ! L’apothéose advint en avril 2024 avec la monumentale Huitième Symphonie de Bruckner. En mai 2025, il dirigea Brahms et Berwald. Diminué physiquement mais l’âme plus lumineuse que jamais, son entrée au milieu des musiciens déclencha une houle d’applaudissements.
Herbert Blomstedt laissera le souvenir d’un pèlerin de la musique, dont l’absence totale d’affectation et la fidélité au texte étaient à chaque concert une leçon d’humanité. Là où d’autres capitalisaient sur le geste et l’image, il aura passé sa vie à chercher, simplement, la vérité intérieure des œuvres.