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Philharmonie de Paris - Page d'accueil

Les captivants mystères de MusicAeterna

Publié le 22 novembre 2021 — par Jérémie Szpirglas

— musicAeterna - © Andrey Chuntomov

Connue pour sa prodigieuse plasticité et son goût de l’expérimentation, la phalange créée par Teodor Currentzis est un phénomène culturel, plus qu’un ensemble orchestral. Deux concerts  permettent de savourer l’étendue de son talent.

— Henry Purcell, The Indian Queen - musicAeterna Choir

Fondé en 2004 à Novossibirsk, en Sibérie, et installé aujourd’hui à Saint-Pétersbourg, l’Orchestre et Chœur musicAeterna est à l’image de son créateur, Teodor Currentzis. Né à Athènes en 1972, ce pianiste et violoniste de formation étudie la composition et la direction entre sa ville natale et Saint-Pétersbourg. C’est en Russie qu’il se fait remarquer, dans un répertoire étonnamment éclectique : de Henry Purcell au Soviétique d’origine polonaise Mieczysław Weinberg, jusqu’au jeune russe Dmitri Kourliandsky, en passant par Alban Berg et, bien sûr, les incontournables russes qu’il affectionne particulièrement, Chostakovitch, Prokofiev, Stravinski

— Igor Stravinski, Les Noces - musicAeterna

Pour lui, le musical transcende le répertoire et les traditions d’interprétation. Comme le nom de son orchestre le suggère, la musique est une et éternelle. Elle s’explore et se donne à entendre dans une forme d’absolu qui dépasse de loin la simple expérience de concert. Au reste, sa curiosité sans borne l’a mené bien au-delà des frontières de la « musique éternelle » : il a par exemple joué le rôle-titre du physicien et prix Nobel (1962) Lev Landau, dans le monumental (et controversé) projet interdisciplinaire Dau d’Ilya Khrzhanovsky. Passionné de parfum, il a également collaboré avec le parfumeur Vincent Micotti à la création de trois fragrances.
Connu pour sa prodigieuse plasticité et son goût de l’expérimentation, musicAeterna est donc un phénomène culturel, plus qu’un ensemble orchestral, et c’est ce phénomène que la Philharmonie de Paris veut donner à voir au cours du week-end qu’elle lui consacre.

— musicAeterna - © Gyunai Musaeva

Chostakovitch et Nikodijević

Le premier concert met en perspective l’une des figures tutélaires de l’orchestre, Dmitri Chostakovitch, et un compositeur d’aujourd’hui, le Serbe Marko Nikodijević, né en 1980, qui n’aime rien tant que d’associer rigueur mathématique et humour, citations du répertoire et univers underground. En réponse à une commande de musicAeterna, ce dernier livre une réflexion autour du deuxième jour de la Création, telle que décrite dans la Genèse : la séparation des eaux entre les cieux et les mers. Résultat : une Toccata pour orchestre, courte et frappante, avec force percussions. S’appuyant sur des motifs mélodico-rythmiques simples, sortes de spirales en autoreproduction et en mutation permanentes, l’œuvre reprend cette « image incroyablement poétique de l’Ancien Testament » : « Un monde réduit à un élément unique, l’eau, qui est la frontière entre le ciel et l’océan. Un puriste composerait sans doute quelque chose d’extrêmement monotone pour figurer le monde océanique, confesse Nikodijević, mais pour ma part je vois la nature de ce monde dans un perpétuel changement. J’ai créé une fantaisie orchestrale colorée hors de tout concept esthétique ou socio-politique comme l’aurait fait un compositeur académique vieux jeu. »

— Marko Nikodijević - © DR

Dès le départ, et même en sachant que sa Toccata côtoierait la Quatrième Symphonie de Dmitri Chostakovitch, Nikodijević a refusé d’entrer en dialogue avec son aîné, considérant que « sa Quatrième Symphonie est si riche et se suffit tellement à elle-même qu’elle n’a besoin d’aucun commentaire ».
De fait, cette Quatrième Symphonie de Chostakovitch est un monument. Composée entre 1934 et 1936, elle ne sera créée qu’en 1961, et sonnera malgré tout d’une grande modernité. À la fois épique, spéculative, acide, âpre et éthérée, elle déploie un kaléidoscope de genres – valse, marche funèbre ou fugue – avec une énergie toujours teintée de sarcasme.

— musicAeterna - © Andrey Chuntomov

 

Mysteria 

C’est une autre traversée de l’éternel musical que nous offrent Teodor Currentzis et les membres de l’Orchestre et du Chœur musicAeterna pour leur dernier concert du week-end. Au fil d’un programme qui couvre huit siècles de musique, puisant aussi bien dans la mélancolie de John Dowland que les merveilles de l’Ars nova avec Guillaume de Machaut, dans la subtile poésie sonore d’Helmut Lachenmann ou le syncrétisme coloré de Tōru Takemitsu, ils invitent à une écoute différente, imprégnée de mystère, en sortant du format classique du concert qui cantonne généralement les musiciens sur la scène et le public dans la salle. Au lieu de quoi, musiciens et choristes envahissent l’espace : évoluant entre leurs auditeurs, ils enchaînent les œuvres sans heurts, avec des éléments d’improvisation en guise de transition, pour former un seul et même texte, à la manière des chapitres d’un roman.

— musicAeterna - © Andrey Chuntomov
Jérémie Szpirglas
Écrivain, Jérémie Szpirglas publie fictions et textes de références sur la musique contemporaine et sur l’oeuvre de Serge Gainsbourg.