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Instruments en balade : les aléas des tournées

Publié le 13 septembre 2019 — par Aude Giger

© DR

Incontournable pour toute formation de renom, la tournée d’un orchestre contribue à son rayonnement en le faisant connaître au-delà de son périmètre géographique. Elle suppose le déplacement d’un groupe et de tout un équipement : partitions, costumes, supports et, bien sûr, les instruments.

— Les instruments en voyage - © Orchestre de Paris - Philharmonie de Paris

Un instrument dégringolant avec les bagages sur un chariot à la sortie de l’avion, jamais on n’a vu et jamais on ne verra. Pour rien au monde, un musicien n’accepterait cela : l’objet est trop précieux, le lien trop intime et vital. Autant que possible, les instrumentistes cherchent à le garder auprès d’eux pour en prendre soin et travailler le cas échéant, sans avoir à subir son départ anticipé ou son arrivée éventuellement différée. Pour cette raison, l’Orchestre de Paris réserve depuis plusieurs années sur les trajets en avion quatre places supplémentaires, spécialement dédiées aux violoncelles et réparties entre les musiciens du pupitre selon les besoins de chacun. Pour le reste, la taille de l’instrument rend la séparation souvent inévitable : un itinéraire parallèle à la tournée doit être organisé.

Le travail de préparation commence bien en amont, parfois deux ans avant le départ. Il faut recenser les éléments transportés, trouver le transitaire compétent, prévoir des locations si le déplacement est impossible, tout en tenant compte des exigences spécifiques à l’orchestre (une répétition fixée, un programme travaillé…).

© Orchestre de Paris - Philharmonie de Paris

Chaque tournée est différente et chaque formation présente ses contraintes propres. L’Orchestre de la Garde Républicaine, qui accompagne fréquemment les cérémonies officielles, sait qu’à tout moment une convocation peut tomber pour une représentation à organiser en un temps très court. Son administratrice, Isabelle Boureau-Post, se souvient de la préparation d’une tournée au Kazakhstan effectuée dans un délai record de trois semaines. Soixante-dix musiciens avaient été sollicités à l’occasion d’un déplacement officiel du Premier Ministre d’alors, François Fillon. « Évidemment, précise-t-elle, les services de Matignon ont permis d’accélérer les choses ! ».

Si le fret ne peut être évité pour certaines destinations éloignées telles que l’Asie, le transport routier, moins cher et moins contraignant, lui est souvent préféré. Cet été, la tournée de l’Orchestre de Paris a emmené les musiciens de Saint-Sébastien jusqu’à Édimbourg. Les deux camions (dont la température dirigée préserve les instruments du choc thermique) sont partis à minuit d’Espagne juste après le concert pour rejoindre leur destination le lendemain vers cinq heures de l’après-midi. Au total, quatre conducteurs se sont relayés pour 2000 km parcourus en une seule journée.

Outre le transport, la connaissance du lieu est absolument cruciale. Un porche à Grenade entravant le passage du camion amenant les instruments à bon port ou les soixante mètres d’allers-retours (soit deux heures de travail supplémentaires) pour transporter le matériel du point d'arrivée jusqu’au quai de la salle du Brucknerhaus à Linz, en Autriche, sont autant de paramètres pris en compte et anticipés par Jean-Claude Fritsch, le régisseur général de l’Orchestre de Paris. D’un pays à l’autre, les différences culturelles se manifestent : on ne peut raconter une tournée au Japon sans évoquer la réunion de production imposée systématiquement par les prestataires nippons à la sortie de l’avion. Il s’agit de mettre en place tous les moindres détails pour les jours à venir – là-bas, l’imprévu n’est pas une option.

© Orchestre de Paris - Philharmonie de Paris

Il est pourtant nécessaire de s’adapter en permanence : louer une clarinette en urgence pour un musicien de l’Orchestre de Paris ayant abîmé la sienne une demi-heure avant le concert ou activer les réseaux pour trouver un violoncelle et remplacer l’instrument oublié par un musicien de la Garde Républicaine. La plus grande angoisse serait évidemment d’arriver au concert sans le matériel, mais cela n’arrive jamais ou presque ! Il y a dix ans, cette situation de l’extrême a été vécue à Singapour par une formation de douze cordes de la Garde Républicaine, prévenue quelques heures avant la répétition que la contrebasse, les uniformes et les partitions étaient restés bloqués à mi-parcours. Pour l’administration de l’orchestre, c’est une course contre la montre qui commence : prêt des partitions par l’orchestre symphonique local, emprunt in extremis d’une contrebasse, location de robes longues et queues de pie pour les musiciens… Le concert a pu être sauvé et la prestation couronnée de succès !

Alors gardez-le bien à l’esprit lorsque vous entendrez sonner le la d’un orchestre venu en tournée visiter votre salle préférée : ce bel accord est parfois un petit miracle qui n’aurait pu se réaliser sans l’action remarquable d’une armée de l’ombre, au service des musiciens et du concert.