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Perspectives / La rue musicale

musiquer : le sens de l’expérience musicale selon Christopher Small

« La musique n’est pas du tout une chose, mais une activité », nous dit Christopher Small, musicien, compositeur et pédagogue, qui a pris part au bouillonnement avant-gardiste et contre-culturel de la capitale britannique dans les années 1960. Auteur notamment de Music, Society, Education (1977), Christopher Small interroge dans Musiquer notre rapport à l’expérience musicale. De la composition à l’écoute, à la danse ou au fredonnement solitaire, en passant par l’histoire, les institutions et les espaces de la vie musicale, l'auteur part à la chasse de tout ce qui dote la musique de significations sans cesse renouvelées. Extrait.

Publié le 5 Juin 2019
par Christopher Small

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Prélude : musique et musiquer

Dans une salle de concert, deux mille personnes prennent place, et un profond silence s’installe. Une centaine de musiciens accordent leurs instruments. Le chef d’orchestre lève sa baguette et, après quelques instants, la symphonie commence. Pendant que l’orchestre joue, chaque membre du public écoute, seul, l’œuvre d’un grand compositeur mort.

Dans un vaste supermarché, des enceintes emplissent l’espace de mélodies rassurantes qui enveloppent clients, caissiers, employés de rayon et gérants, pour les rassembler autour d’un même objectif : acheter et vendre.

Dans un grand stade s’élèvent cinquante mille voix qui acclament, cinquante mille paires de mains qui applaudissent. Un éclat de lumière colorée et un fracas de batterie et de guitares électriques accueillent l’apparition scénique d’une vedette de musique pop. Sa présence sur scène en chair et en os promet une expérience d’un tout autre genre que ses disques et ses clips vidéo. Le tumulte est si puissant qu’il recouvre les premières minutes de sa performance.

Un jeune homme descend une rue, un walkman vissé aux oreilles, l’isolant de son environnement. Sa tête est pleine d’une musique qu’il est le seul à entendre.

Un saxophoniste conclut un solo improvisé d’une cascade de notes brodées autour d’une vieille mélodie populaire. Il s’essuie distraitement le front d’un mouchoir de poche et, au milieu des applaudissements, hoche la tête en signe de reconnaissance. Le pianiste attaque le thème du morceau.

Un organiste joue la première mesure d’un hymne bien connu, et les fidèles se mettent à chanter, mêlant leurs voix dans un semblant d’unisson.

Lors d’un rassemblement en plein air, le corps droit, cinquante mille personnes, hommes et femmes, entonnent un chant patriotique, tout en faisant un salut militaire. Leurs voix s’élèvent jusqu’à un dieu qu’ils implorent pour qu’il restaure la grandeur de leur nation. Des spectateurs les observent et tremblent de peur.

Dans un opéra, une soprano, portant une longue perruque blonde et une robe blanche striée de rouge, atteint le paroxysme d’une scène dite « de folie », et s’effondre pathétiquement. Sa mort musicale ne déclenche pas de larmes, mais des vivats qui traversent tout l’auditorium, suivis d’un tonnerre d’applaudissements et de piétinements, pendant que le rideau descend. Quelques instants plus tard, ramenée à la vie, elle apparaîtra devant le rideau pour recevoir son hommage. Son ovation s’accompagnera d’une pluie de roses tombée des balcons.

Le matin, une femme au foyer refait les lits en fredonnant les paroles d’une vieille chanson.

Tant d’environnements différents, tant de manières d’organiser les sons pour qu’ils signifient quelque chose : à tout cela on donne le nom de musique. Qu’est-ce donc que cette chose que l’on appelle la musique, qui donne tant de plaisir aux êtres du monde entier et dans laquelle ils investissent tant de passion et de ressources ? La question a été posée de nombreuses fois au fil des siècles, et depuis au moins la Grèce antique, savants et musiciens ont tenté d’en expliquer la nature et le sens, et de découvrir le principe de sa puissance extraordinaire au sein de l’humanité.

Nombre de ces réflexions sont complexes et ingénieuses, et certaines d’entre elles jouissent même d’une sorte de beauté abstraite, qui rappelle les cycles et épicycles inventés par les astronomes pour expliquer le mouvement des planètes, avant que la révolution copernicienne ne simplifie les choses en plaçant le Soleil et non la Terre au centre de notre système. Mais aucun savant ne parvint à offrir de réponse satisfaisante aux deux questions suivantes : « Que signifie la musique ? » et « Quelle est sa fonction dans la vie ? » – c’est-à-dire dans la vie de tout membre de l’espèce humaine.

L’explication est simple : les questions posées n’étaient pas les bonnes. La musique, cela n’existe pas.

 

Christopher Small, Musiquer : le sens de l'expérience musicale, traduit de l'anglais par Jedediah Sklower, préface d'Antoine Hennion , Éditions de la Philharmonie, "La rue musicale", 2019, p. 19-21.

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