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Philharmonie de Paris - Page d'accueil

Olga Neuwirth, dans le sillage d’Herman Melville

Publié le 07 décembre 2022 — par Jérémie Szpirglas

— Olga Neuwirth - © Priska Ketterer

Avec Olga Neuwirth, l’imprévisible est toujours au rendez-vous. En témoignent The Outcast, opéra atypique qui revisite Moby Dick, et Le Encantadas, grande odyssée imaginaire qui nous conduit de Venise aux Galápagos.

— Matthias Pintscher à propos d'Olga Neuwirth - interview réalisée en 2019

 

Si l’œuvre d’Herman Melville irriguait très certainement l’imaginaire d’Olga Neuwirth depuis de nombreuses années, elle occupe, avec la création de The Outcast en 2012 à Mannheim, le devant de la scène. Une scène de surcroît plus indisciplinaire que jamais. La compositrice avait déjà renouvelé le genre de l’opéra en compagnie de la prix Nobel de littérature Elfriede Jelinek. Elle le revoit ici de fond en comble, avec une « Musicstallation-Theater mit Video » (« théâtre d’installation musicale avec vidéo »), forme de son invention qui transcende les frontières de genre en alliant installation, théâtre, musique avec grand orchestre et chant, et vidéo.

Le « paria » (« outcast » en anglais) dont il est question ici est pluriel : c’est d’abord Herman Melville lui-même, vivant à la marge de la littérature et de son siècle, et auquel la pièce rend « hommage » comme en témoigne son sous-titre ; c’est aussi son œuvre, telle Bartleby (celui qui dit de tout « qu’il préfèrerait ne pas ») ou Moby Dick (roman fondateur aux profondeurs mythologiques) ; c’est son style si en avance sur son temps, mais ce sont encore ses personnages : Achab, Ismaël, Queequeg, Pip…

 

Secouer les sens, émouvoir l’âme

À rebours de la charge péjorative du terme, le paria est pour Olga Neuwirth un symbole d’espoir. Transposant fidèlement Moby Dick à la contemporanéité, elle relit le roman sous l’angle de la crise globale et multiforme (politique, sociale et environnementale) qui gangrène notre monde contemporain : celle des migrants jetés sur les routes et les mers par les conflits et le changement climatique, et celle des populismes de tout poil qui jouent des peurs et des haines, et contre lesquels la compositrice ne cesse de se dresser depuis le début de sa carrière. 

« Secouer les sens, émouvoir l’âme, tel est mon objectif en composant The Outcast, écrivait-elle en 2010, alors qu’elle s’attelait aux premières esquisses de l’œuvre : éveiller les oreilles, les yeux et les pensées au-delà des frontières partout dressées et de nos contraintes économiques. Par le biais de la folie de Moby Dick et de Melville lui-même. »

— Olga Neuwirth, Le Encantadas - Reportage - Ensemble intercontemporain

 

Le Encantadas, de Venise aux Galápagos

Melville est à nouveau au cœur de Le Encantadas o le avventure nel mare delle meraviglie (Les Enchantées ou les aventures en mer des merveilles), produit à l’Ircam en 2015. Le titre fait référence au recueil d’esquisses dans lequel le romancier américain évoque les Galápagos (autrement appelées « Les îles enchantées »), qu’il a découvertes pendant ses tribulations dans le Pacifique à bord du baleinier Acushnet dans les années 1840-1842 – expérience qui lui inspirera du reste Moby Dick. Les dix esquisses (ou croquis) du recueil alternent descriptions des îles et récits de voyages, d’explorations et de naufrages.

L’idée de l’archipel se traduit ici par une dispersion de l’ensemble instrumental (l’Ensemble intercontemporain au grand complet ou presque) en six groupes disséminés dans l’espace. Seulement, Olga Neuwirth a souhaité unifier cet éclatement au sein d’une structure acoustique commune. Cette ressource spatiale, la compositrice est allée la chercher bien loin des Îles Galápagos, dans un autre archipel : celui de Venise. Plus particulièrement dans l’église San Lorenzo où fut créé en 1984 le Prometeo de Luigi Nono, qui, depuis toujours, figure en bonne place au panthéon musical de Neuwirth. Avec l’équipe Espaces acoustiques et cognitifs de l’Ircam, Olga Neuwirth a entrepris de modéliser et recréer l’acoustique très singulière de cette église, aujourd’hui fermée au public, à l’aide d’une technologie en trois dimensions appelée « réseau sphérique de microphones ». Cette acoustique « artificielle » vient ainsi colorer la matière instrumentale pour accompagner le voyage maritime, tout en donnant une forme de cohérence à cette pièce sinon assez hétérogène – l’auditeur navigue entre les « îles » de l’archipel, chacune proposant un panorama sonore propre, réel ou virtuel.

— Elbphilharmonie Innerview | Olga Neuwirth »The Outcast«

 

Jérémie Szpirglas
Écrivain, Jérémie Szpirglas publie fictions et textes de référence sur la musique contemporaine et sur l’œuvre de Serge Gainsbourg.