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Rétrospective The Divine Comedy #3 - Le vent du renouveau

Publié le 01 juillet 2022 — par Christophe Conte

— Neil Hannon - © Fred Toulet

À la charnière du siècle, Neil Hannon traverse une période de doute. Il en résulte un album ténébreux au titre révélateur, Fin de siècle (1998), suivi de Regeneration (2001) qui ouvre un nouveau chapitre dans la carrière du  jeune Irlandais.

— The Divine Comedy - National Express

 

Chaque fois qu’il repense à cette Fin de siècle (l’album comme la période), Neil Hannon confesse qu’il éprouve « l’impression d’avoir embarqué sur des montagnes russes particulièrement extravagantes » et d’en être ressorti « étourdi, exalté et un peu nauséeux ». C’est souvent le sentiment que partagent ceux qui écoutent cet album, le plus tonitruant et perturbant de sa discographie. En six ans à peine, le nombre de choses accomplies par The Divine Comedy, ce parcours que l’on n’hésitera pas à qualifier de « dantesque », a en effet de quoi donner le vertige. La fin du siècle est en approche, la fin d’un cycle également – celui de sa collaboration avec son label de toujours, Setanta –, et Neil regarde à la fois devant lui tout en remontant les époques jusqu’à la fin du siècle précédent, celui notamment de la Sécession viennoise et de Gustav Klimt, des prémices de l’expressionnisme avec Edvard Munch, de l’Art nouveau et des convulsions fertiles qui dominent alors le milieu artistique. Le développement d’Internet promet un nouveau monde futuriste et connecté, mais si « Generation Sex » parle du présent (de l’hédonisme contemporain, mais aussi des tabloïds et de la mort tragique de la princesse Diana), il exhale de cet album noir et blanc cette atmosphère de décalage décadent propre à la vieille Europe. Les moyens mis en œuvre sont impressionnants, avec les soixante musiciens du Brunel Ensemble de Brighton (les mêmes que sur A Short Album About Love) et quasiment autant de choristes issus du Crouch End Festival Chorus. Plus volontiers inspirés par les comédies musicales de Andrew Lloyd Webber que par le « light entertainment » de Burt Bacharach, Neil Hannon et Joby Talbot (désormais installé au poste d’arrangeur), comme le producteur Jon Jacobs, n’hésitent pas à donner dans le tempétueux avec cet orchestre qui semble parfois se battre contre des éléments déchaînés (« The Certainty of Chance », « Here Comes the Flood »), suivant aussi les traces de Kurt Weill (« Life on Earth »), voire celles de Wagner (« Sweden »).

Malgré cette démesure et le côté ténébreux de certaines orchestrations, Fin de siècle est toutefois un album qui préserve ses moments d’euphorie et de lumière, comme sur « National Express », qui décrochera la plus haute place jamais atteinte par The Divine Comedy dans les charts britanniques (8e) et deviendra instantanément l’autre hymne fédérateur des concerts avec « Tonight We Fly ». L’autobiographique « Sunrise », en toute fin de programme, reste en outre le titre de tout son répertoire où Niel se dévoile le plus, avec un final qui n’aurait pas à rougir face aux plus ambitieuses pièces de Broadway.

 

REGÉNÉRATION EN BLUE JEANS

Après ce disque de toutes les outrances, le changement de label et de millénaire aidant, comme le passage à la trentaine de Neil, un autre chapitre radicalement différent va s’ouvrir avec le disque suivant, justement nommé Regeneration. Accueilli en grandes pompes chez Parlophone, la division d’EMI qui accumule alors les succès (Coldplay, Supergrass, Gorillaz), Neil se voit offrir la possibilité de travailler avec le producteur Nigel Godrich, dont l’empreinte sur l’époque est quasi hégémonique après le choc générationnel qu’a représenté OK Computer de Radiohead, autre groupe Parlophone. Mais le changement notable de style (y compris de style vestimentaire, Hannon dira plus tard qu’il s’est forcé pour la seule fois de sa vie à porter des jeans) n’est pas uniquement dû à la présence de Godrich derrière la console.

À l’époque de l’écriture des chansons, le chanteur et sa femme Orla viennent d’emménager dans un nouvel appartement du nord de Londres, dans le quartier de Muswell Hill cher aux Kinks, et Neil n’a pendant des mois qu’une guitare à sa disposition pour composer. Cette contrainte matérielle l’oriente ainsi vers des chansons plus simples, appelant des orchestrations plus resserrées, légèrement plus rock également, comparées aux falbalas des précédents disques. Pour la première fois depuis son mini-album de 90, il n’apparaît pas sur la pochette, et sur les photos où il arbore une coiffure anormalement relâchée, il est également entouré d’un groupe, celui qui l’accompagnera sur scène à l’époque. Ces changements d’apparence conditionnent un son général plutôt orienté vers les guitares (certaines assez orageuses comme sur la chanson-titre), et si ses admirateurs de toujours s’en trouvent passablement désorientés, la presse musicale britannique le prend pour la première fois au sérieux.

— The Divine Comedy - Bad Ambassador

 

Débarrassé de son costume excentrique de nouveau Noël Coward, Neil Hannon perd en originalité ce qu’il gagne en modernité, raccrochant les wagons de la britpop, laquelle n’est toutefois pas loin du terminus en 2001. Comme toujours, il est sauvé par la solidité des compositions, et les « Bad Ambassador », « Perfect Lovesong », « Eye of the Needle » ou « Love What You Do » possèdent cette grâce unique qui a fait sa réputation. Neil est alors père d’une petite fille et il ne cache pas que le changement de label était en partie motivé par le désir de vendre plus de disques, notamment en Angleterre, ce qui sera partiellement le cas, faute de singles capables de rivaliser dans les compétitions de l’époque. Considéré comme un disque à part, celui de « Neil Hannon en jeans » et non en costard de tweed, Regeneration mérite toutefois d’être redécouvert sans les parasitages de l’époque, avec les vingt ans de distance qui nous en séparent désormais.

 

Christophe Conte

Journaliste, auteur et documentariste, Christophe Conte a publié plusieurs ouvrages sur la chanson française et le rock (Étienne Daho, Nino Ferrer...) ainsi qu’une « anti-discothèque idéale ». Il a réalisé des documentaires sur David Bowie, François de Roubaix, le glam rock et The Kinks.