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EIC 50 : Ensemble Intercontemporain, paroles de solistes

Publié le 16 septembre 2026 Lecture 4 min

— Ensemble intercontemporain - © Quentin Chevrier

Trois solistes, trois parcours, trois regards sur cinquante ans de passion : de l’héritage de Pierre Boulez aux œuvres de demain, une histoire en mouvement.

Jeanne-Marie Conquer, violon. Soliste depuis 1985

Portrait individuel de Jeanne-Marie Conquer
— Jeanne-Marie Conquer - © Franck Ferville

Sur les cinquante années d’existence de l’Ensemble intercontemporain, j’ai eu le privilège d’en vivre quarante ! Une histoire dont je retiens d’abord quelques œuvres parmi les plus importantes des XXe et XXIe siècles : Répons de Pierre Boulez, le Kammerkonzert et le Concerto pour violon de György Ligeti, Message de feu Mademoiselle Troussova de György Kurtág, le Kammerkonzert d’Alban Berg, Gejagte Form de Wolfgang Rihm, Ali di Cantor d’Ivan Fedele, Le Sette Chiese de Bruno Mantovani, Le Encantadas d’Olga Neuwirth… Nous ne les avons pas toutes créées, bien sûr, mais elles font toujours partie de l’histoire de l’Ensemble, elles nous accompagnent à la découverte de nouvelles œuvres.

Je retiens également cet intérêt jamais émoussé qui nous anime toujours et encore, les collègues et moi ainsi que les chefs qui nous dirigent – un intérêt que se manifeste autant dans le jeu instrumental que dans les échanges et l’écoute mutuelle autour de la résolution de questions techniques ou musicales. Les répétitions, c’est le cœur du réacteur de l’Ensemble intercontemporain, tout un temps compté afin de faire le plus parfaitement possible notre métier et défendre au mieux toutes les œuvres – qu’elles fassent déjà pleinement partie du répertoire ou qu’elles suggèrent un potentiel, un avenir.

Merci pour cette riche histoire, humaine et musicale, qu’est l’Ensemble et merci à celui qui l’a imaginé : Pierre Boulez.

Paul Riveaux, basson. Soliste depuis 1990

Portrait individuel de Paul Riveaux
— Paul Riveaux - © Franck Ferville

Arrivé à l’Ensemble intercontemporain en 1990, voilà trente-six ans, je me souviens que Pierre Boulez nous faisait alors beaucoup travailler, spécialement les « classiques du XXe » comme Stravinski, la deuxième École de Vienne (Berg, Schönberg, Webern), Messiaen bien sûr, et ses propres œuvres comme Répons (avec de passionnantes mais interminables séances dans l’antre souterraine de l’Ircam !), …explosante-fixe… ou Dérive, mais aussi Donatoni, Berio, Ligeti, Carter, Kurtág (ils étaient alors tous bien vivants), sans oublier les jeunes de l’époque : Manoury, Dalbavie, Grisey et tant d’autres ! Et le succès était toujours au rendez-vous, si bien qu’il nous arrivait de craindre que, après Boulez, l’avenir de l’EIC ne soit pas forcément garanti.

Qu’allions-nous devenir sans lui ? Pourtant, au fil des années, et grâce au travail de nos directeurs musicaux successifs (Péter Eötvös, David Robertson, Jonathan Nott, Susanna Mälkki, Matthias Pintscher et aujourd’hui Pierre Bleuse) et à la diversité musicale que chacun d’eux a apportée et défendue, on voit que le public est toujours là, fidèle et enthousiaste, assoiffé de (re)découvertes, conscient de la richesse infinie de cette « musique contemporaine » !

Pour moi, le niveau technique et musical des équipes de l’EIC est aujourd’hui à son apogée. L’Ensemble entre dans son âge mûr, et nous porte désormais vers le futur. Je ne doute pas une seconde qu’il continuera longtemps à exprimer la marche de notre monde. Car cette musique que je qualifierais de « contempo-reine » est depuis toujours l’expression de son époque : Bach, Mozart, Brahms, Ravel, Stravinski, Prokofiev étaient autant des compositeurs de leurs temps que ceux de 2026.

Samuel Favre, percussions. Soliste depuis 2001

Portrait individuel de Samuel Favre
— Samuel Favre - © Franck Ferville

L’Ensemble intercontemporain a 50 ans. À l’approche d’un tel anniversaire, notre première question a été : « Comment fêter dignement cet évènement ? » Nous avons eu pléthore d’idées, de visions – trop pour les concrétiser toutes. Très vite s’est imposé le besoin d’un bilan, de tirer la quintessence de ces cinquante années, pour créer un évènement qui puisse représenter toute cette histoire tout en restant ouvert sur l’avenir. Finalement, la principale question est de savoir qui nous sommes, et ce que nous voulons être dans le futur. Cela m’a rappelé le paradoxe du vaisseau de Thésée, ce héros grec dont les Athéniens veulent conserver le bateau pour perpétuer le souvenir de sa grandeur.

Le paradoxe est que, au fur et à mesure, certaines planches du navire doivent être remplacées pour préserver son intégrité, et arrive un moment où toutes les pièces ont été changées. Que se passe-t-il si l’on a également conservé toutes les anciennes planches, et qu’on décide de les réassembler, tant bien que mal ? Obtiendrons-nous deux vaisseaux authentiques ? Le premier a-t-il cessé d’être l’original et, si oui, quand ? De même, toutes les cellules de notre corps se renouvellent inlassablement – mais, même quand nous n’avons physiquement plus rien de commun avec notre être d’origine, nous restons convaincus de rester nous-même. Il n’y a pas de réponse à ce paradoxe, mais le parallèle avec l’histoire de l’Ensemble est édifiant. Aujourd’hui, tous les membres originels de l’EIC, sans exception, ont été remplacés au moins une fois. Nous pouvons tout à la fois nous considérer comme dépositaires de son identité et comme les spectateurs de son passé. C’est donc une tâche complexe que de fêter les 50 ans de l’Ensemble, d’autant plus qu’il est aujourd’hui composé de musiciens de plusieurs générations, qui ont chacun des visions et attentes différentes quant à la meilleure façon de nous représenter. Tout cela est très excitant. Et cette fête se fait avec le public, et avec les compositeurs et compositrices, pour qui nous sommes, et sans qui nous ne sommes rien. C’est tous ensemble que nous avons une histoire commune, et j’ai hâte d’y être et de poursuivre.

Propos recueillis par Jérémie Szpirglas