Qu’est-ce qui vous a donné envie de développer un projet musical inscrit dans l’univers du stand-up américain ?
Ce projet répond à un désir assez profond et ancien. En explorant mes archives numériques, j’ai constaté que, depuis 2005, j’avais souvent mis en musique des humoristes, par exemple Eddie Murphy et George Carlin. Je travaillais ce sujet sans en avoir pleinement conscience. L’idée vivait en moi et a progressivement suscité l’envie d’un projet musical spécifique. En mai 2024, dans le cadre d’une résidence de la Villa Albertine, j’ai effectué un séjour aux États-Unis durant lequel j’ai impulsé une recherche autour de l’« Ebonics », langage propre à la communauté afro-américaine. J’en suis un grand amateur, tant pour les timbres de voix, les inflexions, les expressions… J’ai abordé ce langage très riche à travers des artistes de stand-up, avant d’élargir le spectre à l’ensemble de la sphère du stand-up aux États-Unis. Finalement, les artistes afro-américains demeurent majoritaires dans le projet.
Cultivez-vous une passion pour le stand-up en général ?
Le rire est essentiel à mes yeux. J’aime la comédie sous diverses formes, notamment le stand-up, sans entretenir un rapport aussi fort que celui que je peux avoir avec la musique indienne ou les films d’horreur, par exemple. Ce qui me plaît dans le stand-up, c’est le minimalisme radical de la forme : une personne seule qui parle avec un micro, sur un plateau nu et qui est capable de captiver un public pendant une heure ou plus. Cette exposition, cette capacité à parler de soi sans fard impliquent un vrai courage, ainsi qu’une grande acuité, très mordante, dans la manière de croquer la société.
Quel matériau avez-vous récolté lors de la phase de recherche aux États-Unis ?
— Chassol
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© Goldie Williams
J’étais accompagné par mon manager et ami Boris Memmi. Nous élaborons les projets tous les deux. Nous avons d’abord séjourné à Chicago. Je connaissais alors mal cette ville et j’avais envie de la découvrir. Chicago est le berceau de la musique house et aussi un creuset important du stand-up. J’y ai mené une expérience à laquelle je pensais depuis longtemps : transformer de la prosodie en mélodie et la faire ensuite chanter par un chœur.
La musicienne Angel Bat Dawid, une amie, m’a mis en relation avec sept très bons chanteurs. Nous avons travaillé pendant quatre heures, en cercle, à partir de sketches de stand-up et de partitions sommaires. Ce fut un moment assez incroyable. Nous nous sommes ensuite rendus à New York et à Los Angeles. Au fil de notre périple, nous avons collecté un matériau très abondant.
Il nous a fallu trier ce stock d’images et de sons, sans forcément choisir les séquences que l’on aime le plus. L’essentiel est de construire un ensemble fluide, avec une narration. Cela fait maintenant presque deux ans que j’y travaille.
Intitulé Funny How?, le projet englobe un album (à paraître le 22 mai), un film et des performances live…
Oui, à l’instar de mes précédents projets. Les deux concerts à la Philharmonie de Paris sont les premiers pour cette nouvelle création. Je suis encore en train de peaufiner le live : il intégrera l’album et le film dans sa totalité, intimement mêlés. Les retours du public, ainsi que l’analyse d’une captation, me permettront de faire des ajustements. La forme va bien sûr encore évoluer par la suite.
À la Philharmonie de Paris, vous allez jouer (au clavier) avec deux musiciens – Philippe Bussonnet (à la basse), Mathieu Édouard (à la batterie) – et la chanteuse ALA.NI.
L’écran sur lequel est projeté le film fait partie intégrante du dispositif musical scénique. ALA.NI, Philippe et Mathieu ont aussi participé à l’enregistrement de l’album. En fin de processus, j’ai sollicité le producteur musical Clément Daquin (alias ALB). C’est la première fois que je fais appel à un producteur, l’idée étant d’obtenir un rendu sonore plus puissant.
Votre univers musical gravite principalement entre pop, musique contemporaine et bande originale de film. Qu’en est-il ici ?
Il y a des choses nouvelles. J’ai changé de méthode d’harmonisation et de mélodification. Maintenant, je travaille d’abord sur la musique avant d’incorporer la parole et de la mettre en mélodie, sans chercher à composer une mélodie parfaitement exacte. Le résultat est nettement plus digeste. Par ailleurs, on ressent l’influence du hip-hop américain et de la trap, deux styles que j’écoute souvent depuis quelques années et qui me réconcilient avec les musiques d’aujourd’hui.
Propos recueillis par Jérôme Provençal