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Riot Grrrls : une jeunesse puzzle

Publié le 04 novembre 2026 Lecture 10 min

— Entretien | Riot Grrrls : une jeunesse puzzle

Les premières Riot datent de l'extrême fin des années 1980, le tout début des années 1990, dans une petite ville du Pacifique Northwest, Olympia. Pour situer, c'est dans la zone de Seattle, c'est-à-dire une zone qui, à l'époque, est extrêmement vivante en matière de musique et d'innovation musicale underground. Une poignée de ces jeunes femmes vont entrer en contact les unes avec les autres, notamment à travers la découverte d'un fanzine qui s'appelle Jigsaw. C'est à travers lui qu'elles vont s'échanger les adresses, qu'elles vont commencer à se rencontrer. Et elles décident de développer un courant qui associerait de manière vraiment indissociable féminisme, politique, anticapitalisme et musique.

Fanzines et révolutions

Il s'agissait pour elles de l'addition de révolutions individuelles à travers la prise de parole et l'appropriation du processus créatif. Leur idée était qu'écrire un fanzine, monter un groupe, prendre la parole, sous quelque forme que ce soit, était en soi un acte révolutionnaire et vecteur de changement parce que cela traduisait aussi des révolutions individuelles.

Le fanzine, c'est une forme assez révolutionnaire d'émancipation parce qu'elle est complètement autonome. Elle se produit de façon artisanale avec peu d'argent. Il suffit d'avoir une photocopieuse ou une polycopieuse. Elle est à la marge et permet de tisser une toile qui est inarrêtable. Cette correspondance qui se crée entre les femmes qui deviennent Riot à travers les États-Unis, à travers l'Europe, à travers le monde, personne ne peut la contrôler. Et moi, ça m'a vraiment inspirée parce que déjà graphiquement, je ne connaissais pas bien l'importance du fanzinat pour les Riot Girls et Manon m'a prêté un livre qui s'appelle The Riot Girl Collection et qui est une anthologie. On voit des images intérieures et des couvertures, et ce sont de magnifiques objets qui témoignent d'un sens du graphisme et d’un sens littéraire. À travers ce mouvement Riot Girls, elles ont donné leur lettre de noblesse au fanzinat, parce qu'elles l'ont porté au climax, mais juste par la liberté de leurs gestes. Elles ont utilisé du collage, de la photo, du dessin. Cela pouvait aller du geste très amateur, comme un enfant pourrait le faire, à quelque chose de très soigné. Et c'est ce mélange sans hiérarchie dans les fanzines qui donne une liberté dingue. Cela participe d'un geste libre, globalement, qui a entraîné la musique et vice versa.

C'était aussi le moyen de diffuser leurs idées et cette espèce de nouvelle forme de féminisme qu'elles ont essayé d'inventer et qui était appliquée vraiment à leur quotidien de jeunes femmes passionnées de musique et de politique.

Une jeunesse puzzle

Le livre s'intitule Une jeunesse puzzle parce que c'est la traduction d'un texte qui s'appelle Jigsaw Youth, que l'on doit à Kathleen Hanna, qui l'a écrit en 1990 ou 1991. Je me suis aperçue qu'il s'inspirait beaucoup d'un concept qui avait été développé par, je crois, Sarah Hoagland - je ne sais plus si c'est Sarah ou Lucie Hoagland, peut-être que c'est Sarah Lucie Hoagland -, qui parle de "autokeonony". C'est un néologisme qu'elle a formé pour décrire une manière d'envisager le collectif : chaque individu nourrirait le collectif et concomitamment, ce collectif, juste par son dynamisme, revigorerait l'individu, juste parce que l'individu se dirait « j'appartiens à quelque chose qui est pluriel, mais qui est super dynamique et mouvant ».

Et qui fait bouger chaque pièce du puzzle, qui ne peuvent toujours pas se joindre parfaitement, mais parce que tout le monde évolue.

Et parce que aussi, individuellement, on est fragmenté, on est morcelé, on a des parties de nous qui sont contradictoires. Si on envisage tout cela d'une manière bienveillante, à la fois dans le puzzle individuel et dans le puzzle collectif, on a moyen de faire société d'une manière complètement différente que celle que propose le puzzle du système patriarcal et capitaliste.

Les chansons, les paroles qui reviennent, ce sont un peu des slogans, comme des harangues, et que moi j'ai repris ensuite dans les pages, à certains moments - pas tous. Mais il y avait cette volonté assumée de se dire qu’il y aura des répétitions : on revient, c'est lancinant, ce sont des mantras un peu, leurs paroles.

Extension

Disons qu'il y a eu un premier moment entre 1990 et 1996. Parfois, on a tendance à réduire l'existence de ce courant à ces années-là parce que c'était l 'émergence du courant. Et il y a eu quand même les quatre premiers groupes qui sont Bikini Kill, Bratmobile, Heavens to Betsy et Huggy Bear - il y en a eu plein d'autres, mais ce sont quand même ceux qui sont les plus connus. Et ce qui s'est passé, c'est que cela n'a jamais cessé d'exister. En revanche, cela n'a jamais non plus cessé d'évoluer, de changer, de prendre des formes qui n'étaient pas celles du départ, de ne pas forcément avoir l'étiquette Riot Girl, mais de prendre de nouveaux noms. Il y a eu par exemple les Ladyfests - qui continuent d'exister d 'ailleurs -, des festivals féministes, la plupart du temps autogérés, qui sont apparus en 2000 à Olympia, mais qui ont été conçus pour voyager dès le départ et qui ont eu un succès vraiment mondial. Il y en a eu sur les cinq continents.

Comme le fait le collectif Salut les Ziquettes! : ce sont des Girls Rock Camps - pour Salut les Ziquettes! - qui ont lieu le week-end et qui permettent à des femmes, majoritairement, de s'émanciper, d'oser prendre des instruments, d'oser essayer, d'oser rater, d'oser être sur scène. Parce que comme en témoignent les chiffres, il y a 8% de groupes constitués de femmes qui répètent dans les SMAC. C'est un chiffre qui date d'il y a quelques années. Donc l'absence des femmes est assez massive, alors que, évidemment, les femmes aiment la musique et même la scène punk. Il suffit de voir dans les salles, dans le public, il y a énormément de femmes. Mais c'est juste que passer les rangs fermés masculins, c'est compliqué.

Il y a cet adage de Kathleen Hanna, donc une déclaration dans, je crois, LA Weekly, une interview où une journaliste lui demande où en est le mouvement Riot. Et elle dit - et elle ment - qu'il y a plein de groupes partout, des collectifs dans tous les pays et que c'est déjà très organisé. Et en fait, c'était sciemment qu'elle a menti parce qu'elle s 'est dit qu'en se rendant compte les unes les autres que non, justement, il n'y avait pas ces collectifs, il n'y avait pas ces endroits et il n'y avait pas de fanzines peut-être, elles les ont créés pour combler ces manques. Et je pense que « Fake it until you make it », cela fait vraiment partie de ce mouvement-là. C'est-à-dire que même à travers le fanzinat, c'est finalement s'accorder le geste du livre, c'est s'accorder un sérieux. Et dans la musique, elles commençaient souvent en ne sachant pas jouer d'un instrument. C'est : d'abord on prétend, et ensuite on devient. Et en fait, c'est aussi noble que de s'instruire avant d'avoir la permission.

Pour la parution du treizième volume de la collection « Supersoniques » consacré aux Riot Grrrls, les autrices Manon Labry et Nine Antico racontent l’histoire de ce mouvement musical et artistique féministe, notamment à travers le fanzinat – et l’importance de « s’accorder le geste du livre ».

Fruit de l’inventivité et de l’ardeur d’une poignée d’« émeutières » à l’orée des années 1990, le courant Riot Grrrl s’invite avec fracas dans les sphères punk en s’en appropriant les codes à travers un prisme féministe. Musique, politique et esthétique sont absolument indivisibles au sein de cette culture, qui s’articule autour d’une abondante production musicale et littéraire militante, et s’invente patiemment dans une polyphonie participative. Au-delà de ses départs fulgurants, sa persistance et ses multiples développements traduisent a posteriori la vision à long terme de ses initiatrices. Cet ouvrage découpe et colle, réagence, juxtapose et met en dialogue : texte et images se renvoient la balle pour dévoiler tour à tour le sens que chaque nouvelle pièce vient donner à l’ensemble.

Au départ porté par Bratmobile, Bikini Kill et Heavens to Betsy, trois groupes fondés aux États-Unis dans le Nord-Ouest Pacifique en 1991, le courant riot grrrl est un mouvement musical et artistique féministe. Il n’a depuis lors cessé de s’étendre et de faire des émules, inspirant décennie après décennie de nouvelles générations de musicien·nes dans des registres désormais très variés.

— Riot Grrrls : une jeunesse puzzle - © Nine Antico
— Riot Grrrls : une jeunesse puzzle - © Nine Antico