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Sur les cimes du chant : Matthias Goerne et Daniil Trifonov interprètent Schubert

Publié le 11 mars 2026 — par Bertrand Boissard Lecture 3 min

— Matthias Goerne - © Marie Staggat

Figures majeures de notre temps, le baryton allemand et le pianiste russe s’emparent des trois monuments du lied schubertien.

Franz Schubert trône au sommet de l’histoire du lied. Durant sa brève existence, il confie à la voix près de six cents mélodies, un ensemble d’une richesse inégalée qui culmine dans trois cycles ou recueils : Voyage d’hiver, La Belle Meunière et Le Chant du cygne. Le piano n’y joue pas un simple rôle d'accompagnateur : il élargit la perspective, creuse des abîmes.

— Matthias Goerne et Markus Hinterhäuser : Schubert, Winterreise. Aix-en-Provence, 2014

Matthias Goerne considère Winterreise (Voyage d’hiver), composé en 1827 sur des poèmes de Wilhelm Müller, comme une œuvre universelle. « Ce recueil est si intemporel, si intimement lié à l’humanité – même il y a deux mille ans, il aurait constitué le cycle idéal, et je reste convaincu que dans deux mille ans, on l’écoutera encore. Beaucoup de musique classique disparaîtra, mais Voyage d’hiver de Schubert survivra » (The National). Pour le chanteur allemand, qui l’a pourtant abordé plusieurs centaines de fois sur scène, le défi demeure intact : chaque note, chaque inflexion infime, jusqu’au moindre souffle, exige la plus grande attention.

— Matthias Goerne et Christoph Eschenbach : Schubert, Die schöne Müllerin, D. 795: I. Das Wandern © Harmonia Mundi

Composé quatre ans plus tôt, Die schöne Müllerin (La Belle Meunière) puise aux sources du même poète. L’insouciance juvénile du début laisse peu à peu la place à l’ombre, jusqu’au dénouement tragique. Quant à Schwanengesang (Le Chant du cygne), il ne s’agit pas d’un cycle conçu comme tel par le compositeur mais d’un recueil de lieder composés en 1828 et réunis par l’éditeur. Dans son interprétation, Goerne secoue ce recueil d’une rare puissance dramatique : des ombres courent et s’agitent tout au long de pages à l’atmosphère souvent menaçante, parfois presque fantastique (La Ville). Traversé de quelques trouées de lumière, le recueil s’achève dans l’apaisement, cependant nimbé d’une certaine tristesse, du Pigeon voyageur, ultime lied composé par Schubert, terme de cette promenade avec l’amour et la mort qui nous laisse une impression de rêve éveillé.

Complicité et spontanéité

L’expérience de Matthias Goerne dans ce répertoire n’a guère d’équivalent. Il incarne indiscutablement une autorité en la matière et la liste des pianistes avec lesquels il aborde ces œuvres donne le vertige : Evgeny Kissin, Christoph Eschenbach, Leif Ove Andsnes, sans oublier à ses débuts Alfred Brendel, schubertien légendaire. Cette fois, son partenaire s’appelle Daniil Trifonov, géant du clavier de notre époque. Trifonov connaît les lieder de Schubert depuis l’adolescence. À l’Institut Gnessine de Moscou, ses études d’accompagnement l’amènent à travailler La Belle Meunière pour son examen de fin d’études. Plus tard, il explore de nombreuses transcriptions pour piano de ces lieder, notamment celles que Franz Liszt consacre au Chant du cygne. Cette familiarité ancienne lui permet de pénétrer ces partitions en profondeur, jusque dans leur partie vocale.

Daniil Trifonov
— Daniil Trifonov - © Dario Acosta

Goerne et Trifonov scellent leur collaboration il y a plus de dix ans. Le chanteur découvre le pianiste russe à la radio et souhaite immédiatement jouer avec lui. Naît alors un programme comprenant notamment Les Amours du poète de Schumann. Se produire avec son partenaire équivaut pour Trifonov à « un merveilleux moment de complicité et de spontanéité. Il en va ainsi depuis le début, nous nous sommes toujours compris très facilement avec Matthias. C’est un chanteur très flexible, à l’écoute de l’inspiration du pianiste » (Diapason). Il insiste sur le caractère unique et imprévisible de chacune de leurs prestations, essence même du concert : « Nous sommes à l’affût de l’intuition du moment et de nos réactions mutuelles, aucune soirée ne ressemble à la précédente. » Avec Goerne et Trifonov, ces trois soirées schubertiennes n’offrent pas seulement la confrontation de deux immenses artistes : elles ouvrent une porte vers ce territoire secret où la musique rejoint l’éternité.

— Daniil Trifonov et Matthias Goerne : Schumann, Dichterliebe op. 48. Berlin, 2022
Bertrand Boissard

Bertrand Boissard écrit depuis 2010 pour le magazine Diapason. Il est un intervenant régulier de la Tribune des critiques de disques (France Musique).