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À la recherche du décor disparu d’une rare cithare iranienne

Publié le 27 septembre 2021 — par Esther Jorel

— Nettoyage du décor de l’instrument - ©  Charles D’Hérouville

Au sein de ses riches collections d’Asie centrale, le Musée de la musique conserve un ensemble unique d’instruments de l’Iran qadjar (1786-1925), parmi les plus anciens au monde. La cithare santur de cette collection a récemment fait l’objet d’une restauration qui lui a permis de retrouver son décor de nacre et d’os à l’aide d’un matériau de substitution naturel.

 

La collection d’instruments iraniens du Musée de la musique fut réunie par Alfred Jean-Baptiste Lemaire (1842-1907)1, directeur général des musiques de l’armée persane dès 1868 et professeur de musique au Dar al-Fonun, première institution d’études supérieures en Iran. En 1873, Alfred Lemaire composa l’hymne national persan, Salamati-ye Shah, qui devint l’hymne officiel iranien de 1873 à 1933. Il réalisa également en 1885 une étude des instruments traditionnels persans pour la France, parue dans l’ouvrage de Victor Advielle, La Musique chez les Persans. Dans ce texte, l’auteur formule une requête auprès de Lemaire  : faciliter l’achat d’une collection d’instruments iraniens, encore peu connus en France, pour le Musée instrumental du Conservatoire de Paris2.  

La position d’Alfred Lemaire, à la fois colonel, professeur et chef de musique militaire, et sa proximité avec la cour royale d’Iran, lui permirent de mettre en œuvre ce projet. Avant son entrée dans les collections du Musée, l’ensemble constitué par Lemaire fit d’abord escale à l’exposition d’Art Musulman de Paris en 1893. Cette manifestation avait pour objectif de donner à découvrir aux visiteurs les arts du monde musulman, encore méconnus en Europe, d’éveiller la même admiration pour ces pièces que pour les objets d’Extrême-Orient et d’enrichir les collections du nouveau Musée d’art musulman d’Alger et du musée du Louvre 3

 

© Claude Germain

 

La cithare persane, appelée santur, est un instrument trapézoïdale à 72 cordes métalliques tendues sur la table d’harmonie, reposant par groupe de quatre sur de petits chevalets mobiles appelés kharak’s ( “petits ânes ” ) qui permettent à l’instrumentiste d’accorder le santur pour le jeu. Mais c’est son décor qui fait du santur du Musée de la musique un objet unique. En effet, les motifs géométriques et floraux en incrustations de nacre et d’os sont très rares sur ce type d’instrument et attestent de son utilisation à la cour d’Iran. Nous comptons aujourd’hui dans les collections publiques européennes seulement cinq santur datant du XVIIIe et du XIXe siècle, mais l’exemplaire conservé au Musée de la musique est le seul à présenter un tel décor.  

 

— Santur E.1490 avant restauration, Musée de la musique - © Charles D'Hérouville

 

 

— Nettoyage du décor de l’instrument - ©  Charles D’Hérouville

 

L'observation de l’instrument, les analyses scientifiques réalisées sur différents éléments (notamment sur les restes de cordes métalliques et les collages) ainsi que de nombreuses discussions autour de l’objet, nous ont permis de déterminer une partie de son histoire matérielle. Il est notamment désormais possible d’affirmer que l’instrument a bien été joué. C’est d’ailleurs probablement à la suite de son jeu répété que celui-ci s’est brisé au niveau du montant qui supporte les chevilles, et donc la tension des cordes. Cette partie, ainsi que la planche de fond de la caisse de résonance, ont en effet été remplacées. Cette intervention, réalisée avant l’arrivée du santur en France, semble lui avoir déjà fait perdre une partie de son décor.  

Après de nombreux échanges avec nos collègues iraniens du Musée de la musique de Téhéran4, nous avons déterminé que l’objet méritait de retrouver son décor somptuaire d’origine, si rare, et qui contribua à sa valeur en Iran et en France. Le parti a donc été pris de restituer ce décor, dans un matériau de substitution naturel, identifiable et différenciable de la nacre et de l’os, de manière à ne créer aucune ambiguïté quant à l’authenticité et à l’état de conservation de l’instrument parvenu jusqu’à nous. Il était également important de s’appliquer à réaliser un collage entièrement et aisément réversible, sans dommage pour les mastics sous-jacents qu’il était de notre devoir de conserver. C’est donc à l’aide de fines feuilles de papier japonais, d’adhésifs naturels, de terres, de micas, et de retouches discrètes à l’aquarelle, que nous avons restitué le décor de cette prestigieuse cithare. 

 

— Décor restitué sur la grande éclisse et sur l’une des rosaces - © Esther Jorel

 

Les morceaux de cordes anciennes encore présents autour des chevilles, qui ont une importance historique capitale pour la compréhension de la facture instrumentale des santur de l’époque qadjare, n’ont pas été retirés.  

 

— Vue du sommier après nettoyage - © Esther Jorel

 

L’ensemble réuni par Alfred Lemaire représente indubitablement une grande richesse pour le Musée, constituant l’une des plus anciennes collections de ce type en Europe. Il forme également une source remarquable pour la compréhension des traditions instrumentales et musicales iraniennes ainsi qu’un témoignage historique considérable. La restauration de ce santur contribue, en ce sens, à la (re)valorisation de cette collection et de la trajectoire singulière d’Alfred Lemaire. 

 

— Table d’harmonie du santur E.1490, avant et après restauration - © Esther Jorel
 
  • 1. « Alfred Lemaire (1842-1907) », Data BNF [en ligne], consulté le 10 février 2021.
  • 2. Victor Advielle, La musique chez les Persans, Paris, Chez l’auteur, 1885.
  • 3. Exposition d’Art Musulman (1893), Catalogue officiel, Paris, A. Bellier, 1893, p. 10.
  • 4. Mohammad Reza Sharayeli, conservateur et ethnomusicologue.  
Esther Jorel

Titulaire d'un master de Conservation-Restauration des Biens Culturels à l'Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne, Esther Jorel se spécialise dans la restauration des objets en bois et matériaux organiques.