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Perspectives / Perspectives

Gesualdo, polar baroque

Prince, compositeur, meurtrier : mais qui donc était Carlo Gesualdo ? Connu autant pour sa musique que pour sa biographie, où le fait divers sanglant côtoie l’avant-garde musicale, le prince de Venosa fascine, inquiète, sème le doute – et préserve son mystère.

Publié le 9 Septembre 2020
par Marie Lobrichon

Portrait de Carlo Gesualdo da Venosa, Francesco ManciniA. Dagli Orti / De Agostini Picture Library / Bridgeman Images
Francesco Mancini (1679-1758), Portrait de Carlo Gesualdo da Portrait de Carlo Gesualdo Venosa (1566-1613), Musée d'Histoire musicale, Naples

 

Tragédie baroque et renaissance musicale: un destin « made in Italy »

Impossible de parler de Gesualdo sans évoquer la « cause célèbre » qui fit basculer son existence, un certain 17 octobre 1590. Cette nuit-là, dans le palais napolitain des Gesualdo, Maria d’Avalos et son amant Fabrizio Corona sont retrouvés sauvagement assassinés. L’enquête n’aura pas à aller bien loin, tous les soupçons se portant aussitôt sur un coupable évident : Carlo Gesualdo, Prince de Venosa et mari cocufié de la belle Maria. Sa culpabilité fait d’autant moins de toute, qu’en plus d’un mobile de premier ordre (l’infidélité de sa femme, célèbre dans tout Naples) et d’un alibi des plus légers (être parti à la chasse en pleine nuit et armé jusqu’aux dents), un témoin affirme même l’avoir vu ressortir des appartements de sa femme, les mains couvertes de sang. Voilà donc une affaire résolue, et si bien classée que Carlo ne sera jamais inquiété par la justice. Car pour l’aristocratie napolitaine du XVIe siècle, régler son compte à une femme infidèle et à son amant n’est pas un crime mais une pratique sociale des plus légitimes. Si légitime d’ailleurs, que Gesualdo ne mettra pas longtemps à convoler en « justes » noces, maintenant que le voilà libre à nouveau…

Cette liberté née du crime sera le point de départ paradoxal d’une nouvelle naissance : en épousant Leonora d’Este à Ferrare, Carlo monte d’un cran sur l’échelle sociale ; mais surtout, il découvre dans cette cour d’Italie du nord une avant-garde musicale qui va modifier à jamais sa destinée. C’est à Ferrare que Gesualdo découvre la musique de ses contemporains Claudio Monteverdi, Luzzasco Luzzaschi et Luca Marenzio, ainsi que la poésie du Tasse et de Guarini – à Ferrare, surtout, qu’il se plonge dans la composition et écrit ses six livres de madrigaux. Le compositeur Gesualdo est né.

 

Eros et Thanatos: aveux dissonants

Mais alors, le crime n’aurait-il été qu’une folie passagère, aussitôt faite, aussitôt oubliée ? La musique a-t-elle transfiguré Gesualdo pour en faire un homme neuf ? Pas si vite. Il suffit d’observer d’un peu plus près les marottes du compositeur, pour comprendre que non, tout n’est pas si simple. Et vu son passif, un tel goût pour le madrigal et la lyrique amoureuse a de quoi faire dresser l’oreille. Les textes choisis par Gesualdo sont d’ailleurs particulièrement éloquents, avec leurs rapprochements de l’amour et de la mort, dans des évocations d’une sensualité brûlante… mais aussi pleine de douleurs :

« Moro, e mentre sospiro » (IV, 9)

Je meurs, et tandis que j’expire

Le vent de mes soupirs

Court, en volant, se faire l’âme d’un cœur

Qui lui aussi soupire et meurt.

Mais la vie qu’il expire

Vole jusqu’à mon cœur, et, n’étant plus privée de cœur,

Vit et, vivante, donne vie.

Vie et mort bienvenues !

Il ne sait pas ce que c’est que jouir

Celui qui ne sait pas ainsi vivre et mourir.

 

Dès ses premiers madrigaux, Gesualdo déploie un style à la fois inspiré de l’avant-garde musicale de Ferrare, mais aussi très personnel en explorant les possibilités du chromatisme – ou pour le dire autrement, des dissonances. Il est d’ailleurs connu pour ses accords considérés souvent comme étranges, et qui ont même parfois incité certains à voir en lui un fou. Mais faut-il forcément avoir perdu l’esprit pour être original ? Car le Prince de Venosa peut bien s’offrir ce luxe, lui qui n’a besoin de plaire à personne si ce n’est à lui-même ; rien ne l’empêche donc de se lancer dans les expérimentations musicales les plus osées. Ce qu’il fait d’ailleurs avec une audace particulière, à partir de son Cinquième Livre de Madrigaux où les dissonances se trouvent démultipliées et poussées à l’extrême :

« Mercè grido piangendo » (V, 11)

Je crie « Grâce ! » en pleurant,

Mais qui m’écoute ! Hélas, voici que je défaille.

Je mourrai donc, en me taisant !

Ah, du moins, par pitié,

Doux trésor de mon cœur, si je pouvais te dire,

Avant que de mourir : « je meurs » !

 

Notons, dans ce madrigal particulièrement sombre et douloureux, les accentuations dramatiques placées par le compositeur sur certains mots – tel ce « grido » (« je crie ») dont il étire les sons en leur apposant une dissonance à l’expressivité déchirante.

Outre la dissonance, c’est aussi par des formulations de plus en plus paradoxales que s’exprime le déchirement de l’âme humaine entre des émotions contraires. Plus que jamais, la mort se fait l’alter-ego de la vie, l’une se transmutant en l’autre par le miracle étrange de l’amour, dans un jeu troublant de parallélismes :

« S'io non miro non moro » (V, 2)

Sans la voir, je ne meurs pas,

Sans la voir, je ne vis pas.

Voici que je suis mort, mais non privé de vie.

Ô miracle d’amour, Ah ! L’étrange sort

Que de vivre sans vie et de mourir sans mort !

 

Fou ou génie?

Alors, Gesualdo : fou ou génie ? Meurtrier sanguinaire rongé par le repentir, ou créateur intrépide ? De toute évidence, la vie violente du jeune Carlo continua de travailler l’homme, et de hanter sa musique. Et ce ne sont pas ses madrigaux empreints de souffrance qui sèmeront le doute sur sa culpabilité. Mais rendons à Ferrare ce qui est à Ferrare : plus qu’un révolutionnaire, Gesualdo aura été un compositeur façonné par son temps et par ses contemporains, musiciens et poètes – en même temps qu’un homme dont la vie si insolite aura permis les audaces les plus étonnantes. Au premier rang desquelles, un art d’exprimer par la musique l’ambivalence des émotions humaines : contradictoires, imparfaites, douloureuses… bref, dissonantes.

 

Traduction des textes chantés : Jean-Pierre Darmon

Sources : Denis Arnold, Gesualdo (Actes Sud, 1987) ; Paul Agnew, « Gesualdo, sacré et profane » (notes de programme, saison 2019-20) ; Guide de la musique baroque (Fayard, 1995).

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