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Mikhail Rudy raconte Kandinsky

Publié le 19 novembre 2025 Lecture 2 min

— Mikhaïl Rudy - © Joachim Bertrand

Le pianiste Mikhail Rudy, directeur musical de l’exposition Kandinsky, la musique des couleurs, évoque l'étroite relation qu'entretenait le peintre avec la musique et les compositeurs de son époque. 
— Entretien | Mikhail Rudy – Kandinsky et la musique ©  Laurent Sarazin - Imaginé productions

Pour Kandinsky la musique jouait un rôle tout à fait important et assez unique dans l’histoire de la peinture. Il n’était pas seulement un grand mélomane mais il a considéré la musique comme l’art suprême. Il trouvait que dans la musique on touchait directement l’âme humaine. La plus célèbre expérience qu’il ait vécue, il avait déjà une trentaine d’années, est quand il a assisté à une représentation de Lohengrin de Wagner. Lohengrin ce n’était pas son œuvre préférée. Il préférait de loin Tristan et Isolde, mais ce qui l’a frappé c’est la correspondance entre la musique et la peinture et cette émotion qui le saisissait quand il entendait cette musique. Il faut dire que Kandinsky était synesthésiste. Il avait ce phénomène physiologique qui consiste en une correspondance entre certains sons et certaines couleurs. C’est quelque chose qu’un certain nombre de compositeurs, artistes avaient. À l’époque de Kandinsky, c’était Scriabine avec la partition de lumière dans Prométhée. Plus proche de nous c’est Olivier Messiaen.

 

La thématique de l’art total était très présente à partir de Wagner. Les créateurs ont cherché à aller au-delà de ce qu’on peut considérer comme l’imitation. Kandinsky voulait s’affranchir des mythes qui imposaient le tableau en deux dimensions. Il voulait en même temps libérer la peinture du sujet et que la peinture se meuve dans le temps. 

 

La relation de Kandinsky avec Schonberg fait partie des légendes artistiques. Il faut imaginer Kandinsky qui avait 40 ans, qui était très peu connu, très peu exposé. Il assiste à un concert de Schönberg, ça le bouleverse de voir à quel point Schönberg s’est détaché de la tonalité. Donc il écrit une lettre. Un peintre inconnu écrit une lettre à Schönberg, qui était très controversé mais qui était une figure de culte, vraiment célèbre. Cela a donné lieu à une relation presque unique dans la musique.

Dans le cas de Scriabine, Kandinsky était impressionné par sa démarche bien qu’il ait assisté avec sa femme à la projection de Prométhée dans lequel Scriabine a écrit une partition de lumière. Il était un peu déçu, il trouvait qu’il y avait un décalage entre la beauté de cette musique et une certaine pauvreté dans le traitement des lumières. 

 

Kandinsky était très ouvert comme artiste. Il cherchait toutes sortes de collaborations qui l’aideraient à s’affranchir de ce côté limité qu’était pour lui une toile en deux dimensions. Une de ces voix était l’écriture de compositions scéniques. Il a écrit quatre compositions qui devaient être une sorte de tétralogie, toutes basées sur l’idée de sonorités pures et de couleur pure. Ces pièces n’étaient presque jamais jouées du vivant de Kandinsky. Il était prêt à toutes sortes d’expériences pour se libérer des formes conventionnelles. 

 

En 1928, quand il a abandonné ses recherches sur les compositions scéniques, il a eu la proposition du directeur du Fiedrich-Theater de Dessau, qui s’appelait monsieur Hartmann, de faire un spectacle d’art total comme on le voyait au Bauhaus. Les Tableaux d’une exposition est une œuvre de Moussorgski d’après l’exposition posthume d’un ami de Moussorgski, Vicktor de Hartmann. Kandinsky était proche de la sensibilité de Moussorgski. Il n‘était déjà plus en Russie, il savait qu’il ne pourrait pas revenir. Donc quelque chose dans cette musique l’a véritablement interrogé. L’œuvre de Moussorgski c’est une série de pièces pour le piano, plus exactement dix tableaux différents reliés par ce qu’il appelle Promenade.

Kandinsky montre de façon très exacte ce qu’il se passe dans différents tableaux, différents mouvements, c’est presque seconde par seconde. Il y a une partition de l’assistant de Kandinsky pour ce travail, Felix Klee, le fils de Paul Klee, grand ami de Kandinsky, où on voit presque dans chaque mesure ce qui se passe dans la peinture. 

Il avait beaucoup d’humour aussi. Le tableau des petits poussins, c’est vraiment comme des dessins animés, c’est très drôle. C’est une œuvre qui est aussi bien l’œuvre de son temps, l’œuvre du passé et aussi l’œuvre du futur parce qu’il y a beaucoup de choses très avant-gardistes. 

Le modèle abstrait de la musique

Contemporain de Moussorgski et des nouvelles écoles musicales inspirées du folklore russe, Kandinsky grandit à Moscou et Odessa dans une famille cultivée ; en amateur, il pratique le violoncelle et l’harmonium, et s’enthousiasme bientôt pour Wagner. Par-delà les attendus d’une éducation bourgeoise, la musique agit comme un révélateur. Lui-même affirme qu’elle nourrit et détermine sa vocation d’artiste. Surtout la musique, par son langage abstrait, autorise le peintre à questionner le principe de l’imitation de la nature, jusqu’à opérer sa dissolution. Affûtant sa réflexion auprès de musiciens d’avant-garde comme Nikolaï Kulbin, Sergueï Taneïev ou Thomas von Hartmann, Kandinsky réinvente le langage de la peinture suivant le modèle abstrait de la musique, dont témoignent notamment sa série d’Improvisations et de Compositions.

L’horizon d’écoute du peintre

Aucune exposition n’a jusqu’alors replacé l’œuvre du peintre, des paysages russes aux dernières Compositions, dans l’effervescence musicale de son temps. Nul doute pourtant que les compositions d’Alexandre Scriabine, Thomas von Hartmann, Arnold Schönberg ou encore Igor Stravinski définissent l’horizon d’écoute de la modernité et de l’abstraction picturale. De l’évocation du « choc Wagner » qu’éprouve Kandinsky en 1896 à Moscou, aux expériences théâtrales et chorégraphiques du Bauhaus où il enseigne à partir de 1922, l’exposition renouvelle le regard sur l’œuvre du peintre en créant, à l’aide d’un parcours immersif au casque, un jeu subtil de correspondances entre musique, formes et couleurs.

Vers la synthèse des arts

La production picturale de Kandinsky est indissociable de sa réflexion et de ses expériences sur la synthèse des arts. De manière originale, l’exposition met en dialogue tableaux et dessins avec ses différents projets pour la scène, ses poèmes explorant le « son pur » des mots, ou encore l’Almanach du Blaue Reiter (Cavalier bleu), qui tous opèrent l’unité fondamentale des arts visuels et sonores. Enfin, parce que la musique est aussi, dans l’œil de Kandinsky, un art de la performance, l’exposition propose la recréation de plusieurs œuvres synesthétiques, comme la mise en scène en 1928 des Tableaux d’une exposition de Moussorgski, ou le Salon de musique qu’il conçoit pour l’exposition d’architecture de Berlin en 1931.