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Sebastião Salgado : « Reconstruisons une partie de ce que nous avons détruit ! »

Publié le 11 mai 2021 — par Sebastião Salgado

— Archipel fluvial de Mariua, Rio Negro, Etat d’Amazonas, Bresil, 2019 - © Sebastião Salgado

Pendant six ans, Sebastião Salgado a sillonné l’Amazonie brésilienne, photographiant la forêt, les fleuves, les montagnes, les peuples qui y vivent. Accompagnée d’une création sonore de Jean-Michel Jarre, l'exposition Amazônia est une invitation à voir, à entendre en même temps qu’à penser les questions écologiques et la place des humains dans le monde vivant.

— Grand entretien : Sebastião Salgado | exposition Salgado Amazônia

 Il y a une destruction permanente de cette forêt. C'est une forêt immense. Il y a neuf pays amazoniens, et le Brésil possède à lui seul près de 65 % de l'Amazonie. L'armée a accepté que j'accompagne certaines missions, beaucoup en hélicoptère, et ils m'ont permis de photographier avec les portes ouvertes. Et là, j'ai pu faire une collecte de matériel visuel. J'ai montré certains espaces de l'Amazonie qu'on ne connaissait pas. On verra, dans l'exposition, des montagnes d'Amazonie. Les photos de l'Amazonie qu'on connaît, ce sont ces immenses plaines avec une grande rivière qui serpente au milieu. Mais il y a énormément de très hautes montagnes en Amazonie, il y a des espaces sans forêts, des espaces immenses, des espaces érodés il y a 1500 ou 2000 ans, et qui sont restés tels quels. La forêt amazonienne a une énorme capacité d'évaporation : normalement, les nuages se forment de l'humidité venue de la mer mais l'Amazonie est le seul endroit au monde, en dehors des océans, qui a la capacité de reconstituer son humidité. Chaque grand arbre évapore en moyenne 1000 à 1200 litres d'eau par jour et tout va dans l'atmosphère. Des milliards d'arbres créent un flux d'humidité ambiante qui est supérieur au flux du fleuve Amazone. Beaucoup de l'humidité que l'on a ici, sur le territoire français, vient de là-bas.

L'exposition qu'on présentera ici, à la Philharmonie, comporte une partie humaine et une partie physique de l'Amazonie. Donc, l'idée est de montrer cet espace pour voir si, ensemble, on pourrait ouvrir un débat. On pourrait poser la question amazonienne, amener avec nous les oralisations indigènes, pour créer une discussion autour de l'Amazonie. Parce qu'on pourra sauver cet espace que si on le sauve tous ensemble : il faut que l'Humanité se mobilise pour protéger cet espace. Le Brésil a sans doute l'un des plus grands espaces du monde pour l'agriculture, et son agriculture est l'une des plus grandes du monde. Le problème, c'est de mieux utiliser l'espace déjà déforesté, d'augmenter la rentabilité, d'investir dans la recherche agronome et d'arrêter la destruction. L'avenir du Brésil se trouve dans la biologie, dans la nature, dans la protection de cette grande forêt, la plus grande forêt tropicale du monde. Nous pourrions devenir le pays le plus vert, le plus écologique, le plus responsable du monde, et nous pourrions ainsi avoir un retour économique colossal pour le pays. Mais il faut s'y prendre d'une autre manière que jusqu'à présent. 

L'Amazonie est un grand espace de forêt, et c'est probablement la plus grande concentration culturelle du monde. On a plus de 300 tribus différentes en Amazonie avec presque 300 langues différentes, avec un peu plus de 300 cultures différentes, avec des traditions incroyables, des traditions héritées des Incas, qui, il y a 500 ans, sous la pression espagnole, sont descendus des Andes jusqu'à l'Amazonie. Beaucoup de ceux qui sont arrivés dans la forêt y sont encore. Beaucoup de peuples qui, il y a des milliers d'années, ont marché dans l'Amérique Centrale, on sait qu'ils sont venus de là, parce que le corps linguistique qu'ils parlent vient de là-bas. Des peuples sont venus de l'extrême sud de l'Amérique. J'ai travaillé avec un peuple incroyable qui est venu de la côte atlantique brésilienne. Les Jésuites les ont rencontrés en 1600, 1580, 1600. Puis ils ont disparu. On les a retrouvés à nouveau il y a 20 ans. Et le tronc linguistique est le même que celui de l'État de Bahia, sur la côte brésilienne. Les scientifiques ont calculé que ces Indiens avaient mis au moins 3000 ans pour venir de la côte atlantique, au centre sud du Brésil, jusqu'en Amazonie. Donc, ils ont apporté des cultures de là-bas.  Et vous savez, la culture des Caraïbes... On a beaucoup d'Indiens d'origine caraïbe avec des langues caribéennes, et tout ceci se trouve en Amazonie. Toute cette richesse concentrée à cet endroit, c'est phénoménal.

Je suis né dans un pays musical. La musique populaire brésilienne est défendue partout, vraiment partout. Et moi, citoyen issu de la partie occidentalisée du Brésil, avec des origines étrangères, je chante énormément des chansons que j'ai apprises dans ma jeunesse. Donc je ne peux photographier qu'en chantant, je chante beaucoup. J'ai découvert une chose incroyable : quand je photographiais avec des pellicules et que j'étais complètement intégré dans un phénomène photographique... Quand vous allez photographier, il faut vous intégrer, sinon vous n'y arriverez pas. Vous voyez ce qui se passe, et vos photos sont des copies représentatives de l'évolution du phénomène qui se passe sous vos yeux. Il faut une concentration énorme. Et ce qui était malheureux, c'est qu'au bout de 36 photos, je devais m'arrêter pour changer de pellicule, c'était une cassure dans ma concentration. Et j'ai découvert une chose phénoménale : si je photographiais en chantant, je ne cassais pas ma concentration, je ne cassais pas ma séquence, parce qu'en chantant, je changeais ma pellicule et je continuais à photographier. Et donc, la musique était mon fil conducteur pour photographier. Et ce qui m'a étonné en arrivant en Amazonie, c'est de découvrir un peuple de chanteurs. Les Indiens chantent beaucoup.  C'est phénoménal, quand vous partez en brousse et que les Indiens se répartissent dans la brousse, vous entendez des chants partout sauf quand ils chassent. Quand ils chassent, ils sont absolument silencieux,  ils font attention à tout ce qu'ils mangent au moins une semaine avant, parce que ce qu'on mange donne une odeur à la peau et les animaux sentent qu'il y a une odeur différente et ils s'en vont.  Donc les Indiens font attention à ce qu'ils mangent et ne chantent plus. Mais quand ils sont sur leurs cultures - parce que ce sont de grands cultivateurs - quand ils sont à la collecte - ils récoltent beaucoup sur les arbres - quand ils sont à la pêche, ils chantent beaucoup. Et donc, je me suis vraiment senti chez moi en Amazonie. Il y a de grandes fêtes, qui sont toutes très musicales, il y a des échanges de bienvenue qui sont des discours musicaux : un Indien arrive, il est invité à une fête. Les distances sont énormes, il peut mettre une semaine, 10 jours, 15 jours de marche pour arriver, de navigation. Il parcourt la forêt, et quand il arrive, avant de s'installer, il raconte son histoire, sa vie, où il est passé... Avec celui qui le reçoit, ils se mettent épaule contre épaule, les visages côte à côte, et il fait un récit en chantant. L'autre répond et raconte les nouvelles du village qui le reçoit.  C'est tellement beau, tellement incroyable.  Pendant les fêtes indiennes, il est difficile de dormir parce que les Indiens chantent jour et nuit. Un groupe de dix, quinze ou vingt va chanter et danser pendant une ou deux heures. Ce groupe se fatigue, mais il ne s'arrête pas, il continue. On ne commence pas tous ensemble, on commence en décalé. Quand l'un se fatigue, il sort et un autre rentre. Donc, pendant 24 h, 48 h, 72 h, on chante, on danse sans interruption. C'est très musical, l'Amazonie. Dans cette exposition, on aura un espace qui a été construit comme si on était dans la forêt. On aura des photographies de la forêt, des rivières, des nuages, des chutes d'eau... Et à un moment, on va rentrer dans un cercle ou dans un losange, le format d'une maison indienne, et là, on trouvera les tribus.

Jean-Michel Jarre a composé un son musical très beau en utilisant les sons de l'Amazonie. À Genève, un musée collecte tous ces sons et Jean-Michel Jarre les a organisés dans une très belle séquence musicale. Donc, vous allez entrer dans l'exposition et vous déplacer avec cette musique comme fil conducteur, avec les sons de l'Amazonie, dans l'Amazonie. On aura des espaces de projection à part, un espace pour des portraits d'Indiens avec de la musique indienne. On a un groupe au Brésil qui s'appelle Pau Brazil et qui est très lié à tous les sons de l'Amazonie et aux sons indiens. Ils ont composé une musique spéciale pour cette projection avec des chants indiens,  des flûtes et des tambours indiens. Il y aura un deuxième espace avec des projections de photographies physiques : photographies de la forêt, des montagnes et des rivières, et là, ça sera avec une musique de Villa-Lobos qui s'appelle « Érosion, ou l'origine du fleuve Amazone ». Villa-Lobos a composé une très belle symphonie et donc, la musique de « L'Érosion ou l'origine du fleuve Amazone » sera le fil conducteur de cette projection.

On détruit beaucoup d'espaces, hors Amazonie, à une vitesse incroyable. J'ai beaucoup travaillé en Asie et je connais bien l'Indonésie. Quand j'ai découvert l'île de Sumatra, elle était couverte de forêts. Il n'y a plus de forêt à Sumatra, c'est un espace considérable sur notre planète, et on a détruit toute cette forêt pour l'huile de palme. Quand on va aux Célèbes, qui sont des îles incroyables, les forêts sont en train d'être abattues pour la production d'huile de palme. Et aujourd'hui, dans la partie indonésienne de la Nouvelle-Guinée, la Papouasie occidentale, on détruit à une vitesse encore plus grande qu'en Amazonie. Donc, ce qu'on est en train de faire pour l'Amazonie, c'est valable pour la planète entière, pour l'Afrique. Il faut protéger cette planète. On fait partie de la nature.  Il y a quelques centaines d'années, on vivait encore dans la forêt, dans les cavernes.  Ça ne fait pas longtemps qu'on en est sortis. On fait partie de la nature, des espèces animales. Le jour où on aura détruit la biodiversité, on disparaîtra sûrement nous aussi.  Parce qu'on fait partie de la biodiversité. Il faut la protéger pour vivre en paix sur cette planète qui est la nôtre. 

Sauver l'espace amazonien

Cette exposition a pour vocation de nourrir le débat sur l’avenir de la forêt amazonienne. Nous devons le mener tous ensemble, dans une optique internationale, et avec le concours des organisations indigènes.

L’Amazonie traverse 9 pays. Le Brésil, qui fait à peu près 8 fois la taille de la France, regroupe 65 % de la surface totale de l’Amazonie. J’ai entamé ce projet en 2013, conscient de la menace qui pesait sur le devenir de la forêt amazonienne. Mon projet s’est poursuivi jusqu’en 2019. J’ai beaucoup travaillé avec les tribus indigènes, mais aussi avec l’armée brésilienne qui est déployée sur le terrain pour réprimer le marché de la drogue et qui regroupe en son sein un nombre très important d’Indiens. L’accès à la forêt est très difficile. J’ai donc accompagné l’armée en mission, en photographiant d’un hélicoptère. J’ai ainsi pu collecter ce matériel visuel et montrer la diversité de l’espace amazonien. Peut-être s’imagine-t-on l’Amazonie comme étant une surface plane, avec de nombreuses rivières, mais dans l’exposition on découvrira aussi des montagnes ainsi que des espaces érodés depuis 1500 ou 2000 ans.

La forêt dispose d’une énorme capacité d’évaporation. L’Amazonie est le seul endroit non océanique qui a la capacité de reconstituer sa propre humidité (alors qu’en principe les nuages ne se forment qu’à partir de l’humidité marine). Environ 1000 litres d’eau s’évaporent quotidiennement de chaque grand arbre ; ces milliards d’arbres créent un flux d’humidité dans l’air ambiant bien plus important que les fleuves amazoniens eux-mêmes. Beaucoup de nuages que l’on aperçoit en France viennent de là-bas.

L'Amazonie musicale

Je suis né dans un pays musical : la musique populaire brésilienne est diffusée et défendue partout dans le pays. Je chante moi-même énormément de musiques apprises durant ma jeunesse, et je n’ai pu photographier l’Amazonie qu’en chantant. La musique a été mon fil conducteur.

Les Indiens chantent beaucoup, jour et nuit, sauf quand ils chassent. Leur silence doit alors être absolu. Mais quand ils cultivent, collectent des fruits, ou pêchent, ils chantent beaucoup. Je me suis donc senti chez moi en Amazonie ; il y a de grandes fêtes très musicales, des échanges et des signes de bienvenue qui sont comme des discours musicaux. Par exemple, lorsqu’un Indien – après un voyage qui peut durer une à deux semaines à travers la forêt –, arrive pour une fête, il raconte son histoire ; l’invité et l’hôte se tiennent épaule contre épaule, le visage côte-à-côte ; l’un déroule son récit en chantant, et son hôte donne des nouvelles du village qui le reçoit. C’est très beau !

L'exposition Amazônia

Le parcours de l’exposition a été conçu comme un voyage en forêt ; on y entre peu à peu depuis les airs et en bateau. On suit le fleuve. La forêt devient touffue et puis on pénètre dans un espace qui évoque les maisons indiennes, où l’on peut rencontrer les tribus. Jean-Michel Jarre a imaginé une composition musicale en utilisant des sons de l’Amazonie à partir des archives sonores du Musée d’Ethnographie de Genève.

Un espace présente en projection des portraits d’Indiens illustrés par une bande son de musiques indiennes (composées spécialement pour l’exposition par le groupe Pao Brasil), tandis qu’un deuxième espace présente des photographies de la forêt, accompagnées du poème symphonique de Heitor Villa Lobos intitulé Erosão. On y décèle les origines du fleuve Amazone qui draine cette érosion ; la couleur des eaux est celle de la terre. En tout, ce sont près de 400 photos.