Réalisé par René Laloux, à partir de dessins de Roland Topor, La Planète sauvage (1973) est aujourd’hui un film culte, considéré autant comme un fleuron du cinéma d’animation qu’un joyau de science-fiction. Il doit aussi sa réputation à la formidable musique d’Alain Goraguer, dans la veine d’une rutilante pop orchestrale mâtinée de jazz et de rock psyché. Quelles ont été vos impressions la première fois que vous l’avez vu ?
J’ai découvert le film il y a peu de temps quand on m’a parlé du projet d’un ciné-concert. J’ai ressenti une forme de sidération devant l’univers graphique et le trait de Topor. Plus largement, je trouve que la musique d’Alain Goraguer épouse de manière très neuve, encore aujourd’hui, cet univers graphique psychédélique. Sur le papier, le mélange paraît impossible. Pourtant, il fonctionne à merveille.
En quoi la bande originale du film apparaît-elle remarquable à vos oreilles de musicien et de compositeur ?
Elle se distingue d’abord par l’efficacité redoutable des thèmes principaux, ce qui la rend extrêmement séduisante dès la première écoute. D’ailleurs, je crois que c’est l’une des musiques de film les plus samplées dans le hip-hop. Alain Goraguer est aussi un grand arrangeur. Cela transparaît ici dans le travail d’orfèvre sur les textures et le mélange instrumental. Je suis frappé par la dimension expérimentale de cette musique, notamment dans l’utilisation des bruitages. Parfois complètement musicalisés, ils viennent ajouter une strate supplémentaire aux compositions. Ayant pu avoir accès au manuscrit de la partition originale, j’ai découvert que les bruitages sont déjà inscrits dans la partition. Je trouve que c’est un geste très fort sur le plan artistique.
— La Planète sauvage de René Laloux
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© La Planète sauvage / Argos Films
En 2021, dans le cadre d’un ciné-concert mêlant formation jazz et orchestre à cordes, le pianiste jazz Nitai Hershkovits a réalisé une adaptation de la BO de La Planète sauvage, approuvée par Alain Goraguer (mort peu après, en 2023). Le ciné-concert présenté à la Philharmonie de Paris se base sur son adaptation, réajustée pour et avec les instrumentistes de l’orchestre Le Balcon, sous votre direction musicale. De quelle manière l’abordez-vous ?
Je connaissais déjà Nitai comme pianiste car il a joué notamment sur deux albums d’Avishai Cohen, un musicien que j’ai énormément écouté durant mon adolescence. Le Balcon étant un ensemble de musique classique ou contemporaine, nous nous appuyons vraiment sur l’expertise de Nitai en tant que jazzman. Pour la direction musicale, je me base largement sur son adaptation, qui mêle compositions originales et morceaux réarrangés de la BO de Goraguer. Mon travail consiste à la remodeler pour Le Balcon, sans altérer l’identité sonore proposée par Nitai, en y ajoutant par moments des couleurs un peu plus contemporaines. Nous allons aussi tâcher d’apporter, dans les sons, l’aspect explosif qui caractérise parfois Le Balcon, notamment pour intensifier les bruitages, de manière à rendre encore plus saisissante la dimension psychédélique du film.
— La Planète sauvage de René Laloux
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© La Planète sauvage / Argos Films
Comment se déroule le processus créatif ? Quelle est la nature de vos échanges avec Nitai Hershkovits ?
Il y a une grande confiance entre nous deux. Nitai m’a envoyé tous les fichiers de ses partitions en me laissant la possibilité de modifier les copies de ces fichiers. Dans ces partitions, les passages qui concernent le groupe de jazz comportent très peu d’informations : c’est une musique de l’instant, de l’improvisation – ce qui me donne peu de prise. En revanche, j’ai une grande liberté au niveau de l’orchestration pour aller chercher d’autres couleurs en fonction du déroulé dramatique.
Qui va interpréter cette nouvelle création sur la scène de la Philharmonie de Paris ?
Mené par Nitai (au piano et au clavier), un quartette jazz – auquel se joignent un batteur, un bassiste et un guitariste – va jouer en dialogue avec Le Balcon, dont l’instrumentarium réunit violons, alto, violoncelle, contrebasse, percussions, flûte et clarinette basse. Cela représente un ensemble foisonnant !
Propos recueillis par Jérôme Provençal