Diriez-vous de L’Aurore, comme l’a dit François Truffaut, qu’il est « le plus beau film du monde » ?
C’est effectivement un film magnifique, l’un de mes préférés et l’un de mes favoris en ciné-concert. Non seulement sa construction équilibre parfaitement drame, comédie, thriller psychologique et romance amoureuse, mais le jeu d’acteur est fabuleux, la lumière fantastique et les innovations techniques remarquables. Ce film a quelque chose de génial qui le distingue des Nosferatu ou Faust de la période précédente du réalisateur et de l’expressionnisme allemand. Il a presque valeur de mythe universel, l’histoire étant annoncée dès le départ comme atemporelle. L’audace technique dont fait preuve Murnau grâce aux moyens accordés par Hollywood est par ailleurs particulièrement inspirante pour le musicien que je suis : les scènes de rêve, distordues par le flash-back, ou encore l’effervescence de la ville, accentuée par la superposition des images, incitent à la modernité et à l’innovation compositionnelles.
Le film est l’un des premiers films muets à avoir bénéficié d’une bande sonore synchronisée, qui comprenait des arrangements de pièces de Gounod, Chopin et Wagner. Avez-vous envie d’y faire référence ?
Cette bande-son d’origine emprunte des musiques existantes – un extrait de musique de poursuite, un autre de musique de scène d’amour, une pincée de Wagner… – pour pallier l’absence d’un compositeur unique. Dans le cas de L’Aurore, il n’y a pas selon moi une logique spécifique impliquant de piocher dans l’existant – à cette bande-son originelle comme à d’autres musiques. Ici, je crée des éléments thématiques non écrits, qui naissent au moment de la préparation de la registration de l’orgue et apparaissent de façon récurrente, plus ou moins déformés, à la manière de leitmotiv. La musique est ainsi unifiée sur l’ensemble du film par mes propositions et ma logique thématiques. Et s’il y a parfois des références – le ragtime ou la valse, par exemple –, elles sont stylisées. L’Aurore a ceci de particulièrement intéressant que sa variété d’émotions et de registres incite au perpétuel renouvellement musical.
— Orgue de la Philharmonie de Paris
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© Nora Houguenade
Le ciné-concert est donc toujours une (re-)création ?
Les thèmes, que je ne note pas d’une fois sur l’autre, sont à chaque fois différents. Même si je ne change pas d’optique, mon analyse et ma compréhension du film restent identiques. Un autre aspect a son importance : l’improvisation est un art dans lequel on donne en fonction de ce que l’on reçoit en temps réel – le film que l’on voit et l’émotion du grand écran, mais aussi les réactions du public, l’ambiance de la salle. C’est pour cela que je ne fais pas de répétition générale : je tiens à être, comme le public, saisi par l’intensité de l’instant, toujours très inspirant. Je regarde – j’écoute – le film et je transcris ce que je ressens à ce moment-là.
Le film étant un flux d’images continu, la musique peut-elle faire place au silence ? Quelle place lui accordez-vous ?
Je me pose la question du silence pour le ciné-concert tout autant que pour la mise en musique d’un texte dans un opéra ou unTe Deum. Comme dans une sonate de Beethoven, le silence fait partie de la structuration de la musique du film. Il n’est pas du vide, mais une forme de densité à l’impact très puissant sur la dramaturgie. Le défaut du musicien accompagnateur serait de vouloir de la musique partout et tout le temps. Or, la bande sonore ne doit pas prendre la place de l’image. Dans L’Aurore, il est des moments d’attente, de suspens, d’hésitation des personnages qu’il faut laisser au silence ou à quelques notes éparses. Accepter de faire le choix du minimum pour que le contraste ou la rupture soient d’autant plus forts avec ce qui précède ou ce qui suit. Le film de Murnau génère ces changements de densité.
Un organiste est tributaire de l’instrument qui lui est confié. Que vous offre celui de la Philharmonie de Paris ?
Cet orgue est l’un des instruments de salle les plus complets de France, capable d’une grande puissance comme d’une douceur extrême, avec une richesse de timbres et une multiplicité d’associations incroyables. C’est l’un de ceux que je préfère pour le ciné-concert. Je dispose avec lui d’un choix extraordinaire de possibilités. Je me fais un plaisir de créer notamment les sonorités particulières des scènes de rêves, de sortir d’une vision purement organistique et traditionnelle pour imaginer des textures sonores atypiques.