— Concert de l'Orchestre de Paris à Chongqing, Chine, sous la direction de Paavo Järvi. Novembre 2014
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© Orchestre de Paris
Douze ans d’absence… L’Orchestre de Paris n’était pas revenu en Chine depuis 2014, sous la baguette de son directeur musical d’alors, Paavo Järvi. La pandémie de 2020 et la longue fermeture des frontières qui s’est ensuivie ont à plusieurs reprises reporté ce retour attendu. S’y ajoutent les impératifs d’équilibre financier et de responsabilité environnementale des tournées, qui ne permettent plus d’envisager sans réfléchir tous les itinéraires et toutes les conditions. Finie l’époque où des phalanges françaises pouvaient compter, pour leurs déplacements de prestige, sur d’importantes subventions publiques de la part du réseau culturel extérieur des ambassades françaises et des collectivités territoriales, ou enchaîner les voyages aériens pour donner chaque jour un concert dans une nouvelle ville.
La Chine, territoire de haute compétition symphonique
« L’autofinancement entre vente des concerts aux organisateurs locaux et partenariats privés est désormais la règle », confirme Christian Thompson, directeur de l’Orchestre de Paris. « L’aide toujours précieuse des instituts français à l’étranger passe d’ailleurs de plus en plus souvent par des structures agissant sur la mise en réseau, la communication, et fédérant les apports de mécènes – ainsi du festival Croisements en Chine, né il y a vingt ans. » Un alignement favorable des planètes n’en est pas moins nécessaire. « Nous avions d’abord envisagé de ramener l’Orchestre de Paris en Chine en 2025 avec Klaus Mäkelä, lors de la tournée effectuée en Corée du Sud, au Japon et à Taïwan. Mais les coûts, les distances, les obstacles administratifs se sont avérés insurmontables. Cette année, nous bénéficions de la présence d’Esa-Pekka Salonen, qui sera notre chef principal à partir de 2027, et qui avait déjà des projets en Chine qu’il n’avait pu mener à bien avec son ancien orchestre, le San Francisco Symphony. J’ai aussi une grande relation de confiance qui s’est créée, au fil des ans, avec Jiatong Wu, l’un des meilleurs tourneurs du pays, partenaire privilégié, notamment, des Philharmoniques de Berlin et Vienne. Avec la multiplication des salles aux meilleurs standards techniques et acoustiques, et la concurrence féroce que se livrent les plus grands orchestres mondiaux pour s’y produire, les Chinois veulent à la fois de grands noms et le meilleur niveau musical. »
— Vicens Prats, flûte solo de l'Orchestre de Paris, à Pékin, Chine, février 2005
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© Orchestre de Paris
Habitué depuis cinquante ans aux formations étrangères, mais aussi à des répertoires de plus en plus pointus, le public des grandes villes comme Pékin, Shanghai ou Guangzhou est en effet passé de la simple curiosité et de l’effet de mode, touchant la musique symphonique occidentale, à une fine capacité de jugement, confortée par le développement des orchestres locaux. On aimerait en dire autant des spectateurs européens à l’égard des arts classiques chinois ! Quelques années plus tôt, des œuvres comme le Concerto pour violon no 2 de Bartók (même défendu par Renaud Capuçon) ou la Symphonie no 5 de Sibelius n’auraient pas rassuré les programmateurs de l’empire du Milieu. Ils y voient aujourd’hui, au contraire, un élément d’originalité susceptible d’attirer le public – surtout habilement contrebalancé par Mozart et Ravel.
Des rythmes mieux adaptés à l’environnement… et aux artistes !
Mais au bout de l’Eurasie, dans un pays immense, et face à une crise à la fois environnementale et géopolitique mondiale dont le prix de l’énergie apparaît comme un symptôme, déplacer 120 musiciens, techniciens et administratifs sur une boucle de vingt mille kilomètres est-il toujours réaliste et conforme à l’éthique de notre temps ? « Sur le strict plan budgétaire, nous avons évidemment eu la chance d’anticiper cette tournée en réservant la majorité des transports il y a plusieurs mois. C’est beaucoup plus difficile pour les orchestres qui prévoient aujourd’hui des déplacements en fin d’année ! », répond Christian Thompson. « Concernant notre responsabilité environnementale, l’organisation des tournées se modifie en profondeur. Dans la mesure du possible, nous limitons l’avion aux déplacements intercontinentaux, et recourons au train et au bus une fois sur place. Ce sont des mesures de bon sens, qui agissent cependant sur la façon dont les artistes mais aussi le public vivent cette expérience. Séjourner dans la même ville plusieurs jours de suite, échapper au rythme avion – salle de concert – hôtel, effectuer une véritable résidence, avec plusieurs concerts sur place, et parfois des déplacements à la journée dans des villes voisines, proposer des programmes pédagogiques et des master-classes : tout cela crée une relation différente. Je pense d’ailleurs que nous pourrons aller plus loin à l’avenir sur ce terrain des actions culturelles. » Les institutions musicales françaises accusent, en effet, un sérieux retard en Extrême-Orient en général et en Chine en particulier, où la Juilliard School comme l’Académie du London Symphony Orchestra ont ouvert de véritables antennes.
— Tournée en Asie de l'Orchestre de Paris avec Klaus Mäkelä. Taipei, Taïwan, 2025
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© Mathias Benguigui
« Chaque action suit sa dynamique propre, et ce serait une erreur d’utiliser les tournées pour forcer le passage de programmes pédagogiques », souligne cependant Olivier Mantei, directeur général de la Philharmonie de Paris. « Les tournées doivent plutôt renforcer le lien tissé par nos départements dans leurs relations internationales, qu’il s’agisse de projets comme La Philharmonie des Enfants, Démos ou les expositions du Musée de la musique. Et s’inscrire de façon plus large dans une approche de réciprocité. Nous recevons à la Philharmonie de Paris des artistes, ensembles, orchestres venus du monde entier. Ils nous apportent non seulement leur talent, mais aussi un regard sur la musique, une façon de la vivre, qui nous ouvrent à d’autres sensibilités et d’autres cultures. Il est très important que nos phalanges, l'Orchestre de Paris et l'Ensemble intercontemporain, aillent aussi à la rencontre d’autres publics, et chaque territoire a son intérêt et ses défis propres, qui ne seront pas les mêmes entre les capitales européennes et les mégalopoles asiatiques ou américaines. »
— Klaus Mäkelä et Yunchan Lim. Tournée en Asie de l'Orchestre de Paris. Lotte Concert Hall, Corée, juin 2025.
Pour le directeur de la Philharmonie également, la prise de conscience environnementale, associée aux contraintes budgétaires de plus en plus fortes, doit conduire à mieux penser ces échanges, à s’interroger sur leur sens profond, plutôt qu’à reconduire des automatismes. En se demandant d’abord, avec pragmatisme, où poser le curseur. « Si on va au bout d’une logique visant à bannir les déplacements physiques dans un monde où les contenus culturels sont accessibles en ligne, c’est la négation du projet même de la Philharmonie de Paris, fondé sur l’accueil des musiciens. Et, en poussant le raisonnement jusqu’à l’absurde, la fermeture programmée de toutes les salles de spectacle vivant, car aucun circuit ne sera jamais assez court, les études montrant par ailleurs que l’empreinte carbone sur l’année des déplacements du public dépasse celle des artistes… Dans un cas comme dans l’autre, il y a donc un travail de rationalisation à mener. Lorsque l’Orchestre de Paris s’est rendu aux États-Unis en 2024, nous avions un moment caressé le projet d’une grande tournée entre les deux côtes. Il s’avère beaucoup plus économique et écologique d’y aller en deux fois, car les conditions sur lesquelles nous travaillons pour de nouveaux projets en Californie en 2028 sont beaucoup plus celles d’une résidence, que nous privilégions. Mais il est fondamental que les artistes continuent à voyager, à nourrir leur imaginaire et le nôtre de rencontres et d’inattendu. »