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Quand les tournées d’orchestre font l’Histoire

Publié le 14 avril 2026 — par Clément Taillia Lecture 4 min

— Tournée américaine 2024 de l'Orchestre de Paris avec Klaus Mäkelä. Carnegie Hall, New York - © M. Benguigui

Nées avec le XXe siècle, les tournées de formations symphoniques constituent à la fois des odyssées parfois périlleuses, des tranches de vie où se révèle le quotidien des artistes, et un point de rencontre entre des pays parfois opposés, mais brièvement liés par les musiciens, véritables ambassadeurs culturels.

Éric Picard, premier violoncelle solo de l'Orchestre de Paris. Tournée Américaine 2024 de l'Orchestre de Paris avec Klaus Mäkelä. New York.
— Éric Picard. Tournée américaine 2024 de l'Orchestre de Paris avec Klaus Mäkelä. New York. - © M. Benguigui

Selon la légende, les musiciens chargés d’animer les dîners des voyageurs ont joué jusqu’au bout sur le Titanic. Mais un autre orchestre aurait pu périr cette nuit-là : le London Symphony Orchestra devait monter à bord pour devenir, en 1912, la première formation britannique à jouer aux États-Unis – après avoir été, dès 1906, la première formation britannique à se produire outre-Manche. Un imprévu de dernière minute contraignit les musiciens et le chef Arthur Nikisch à choisir un autre navire, qui les mena sains et saufs dans une Amérique alors friande de haute culture européenne. De New York, la troupe s’élança ensuite à la conquête de Boston, Chicago, Cleveland, Minneapolis, jusqu’à San Francisco.

Prestige et bonnes affaires

Les grands musiciens furent toujours de grands voyageurs, de l’enfant Mozart courant de ville en ville, aux séjours de Dvořák dans le Nouveau Monde, sans oublier les pérégrinations triomphales de Paganini, ou Liszt poussant les portes du palais du sultan à Constantinople. Mais au tournant du XXe siècle, l’essor du train et du bateau permet le déplacement de groupes de musiciens : pour la première fois, la tournée ne concerne plus des virtuoses isolés, mais des orchestres entiers. Ça tombe bien, la possibilité technique coïncide avec la demande : aux États-Unis, où les « Big Five » de la côte est et du Midwest ne comptent pas encore parmi les meilleures phalanges du monde, une bourgeoisie fortunée accueille avec enthousiasme la venue de prestigieux orchestres européens. Mais c’est surtout sur le Vieux Continent, jusque dans ses confins, que l’on prend l’habitude de faire venir à domicile un peu de Vienne, de Londres, de Paris ou de Berlin.

Yunchan Lim et Klaus Mäkelä.
— Yunchan Lim et Klaus Mäkelä - © M. Benguigui

Dans cette dernière ville, les musiciens des Philharmoniker ne peuvent se prévaloir d’un lieu de résidence leur assurant service régulier et emploi à plein temps. Pour eux, les tournées constituent un moyen d’assurer leur emploi, comme le relate pragmatiquement Wilhelm Furtwängler dans une lettre de 1931 : « Je suis actuellement en tournée en Angleterre avec tout mon orchestre. C’est fastidieux à souhait, le pays est indéfiniment gris et couvert de nuages sans fin. On n’a pas le temps de voir les choses de plus près, le matin on voyage, l’après-midi on répète. Nous sommes aujourd’hui à Glasgow, demain à Dundee, après-demain à Édimbourg, puis à Londres et Amsterdam. Tout ça pour gagner de l’argent, et même pour ça, ça vaut à peine le coup. » 

Les archives de Berta Geissmar, secrétaire du Philharmonique de 1922 à 1935, livrent un témoignage précieux sur les tournées de cette époque : dates rapprochées, villes de toutes tailles, impresarios gourmands à écarter (l’agence Wolff and Sachs en fera les frais), concerts presque exclusivement orchestraux (embarquer des solistes était compliqué et coûteux), programmes cherchant habilement l’équilibre entre grands classiques (il n’y avait que le temps d’un bref filage entre deux soirées) et raretés (il fallait éviter qu’une ville hôte entende trop souvent les mêmes œuvres). En somme, des compromis permanents pour joindre l’utile à l’agréable, sans que ce soit toujours agréable pour les musiciens, ni forcément utile sur le plan financier.

Trajet en bus. Tournée Américaine 2024 de l'Orchestre de Paris avec Klaus Mäkelä et le pianiste Yunchan Lim. 19 mars 2024 - Place des Arts - Montréal
— Place des Arts, Montréal, mars 2024 - © M. Benguigui

Si ces équilibres demeurent tendus, les facteurs humains ont cependant trouvé leur place au fil du siècle, tant du côté des artistes que de celui du public. Comme le souligne aujourd’hui Philippe Fanjas, directeur de l’Association Française des Orchestres (AFO) : « On tourne pour que l’orchestre fasse communauté, le déplacement permettant aux musiciens de vivre une expérience exceptionnelle. Il y a ensuite un rôle de représentation, en lien avec une ambition de tisser des liens avec un autre pays. Les tournées peuvent aussi avoir une dimension, assez voisine, de dialogue entre les cultures ».

Diplomatie des orchestres : la politique par d’autres moyens ?

C’est après 1945 que s’impose durablement un autre aspect des tournées orchestrales : la diplomatie, c’est-à-dire, la réconciliation dans un monde qui sort de la guerre. Passés leurs procès en dénazification, Furtwängler, Karajan ou Böhm repartent aux États-Unis où ils reçoivent, sous le contrôle parfois rigoureux des autorités, un accueil chaleureux du public. Dans les années 1970, la « diplomatie du ping-pong » initiée avec la Chine se double d’une « diplomatie des orchestres » : quelques mois après le voyage historique de Nixon, le Philadelphia Orchestra devient, en 1973, la première formation américaine à se produire en Chine, un pays qui invite également, cette année-là, les Wiener Philharmoniker. Et quand il ne sert pas à célébrer des accords politiques, le dialogue des cultures ménage, au moins, les perspectives d’une hypothétique ouverture. En dirigeant le New York Philharmonic lors d’un concert historique en Corée du Nord en 2008, Lorin Maazel formait le vœu, au moment de jouer Un Américain à Paris, qu’un compositeur nord-coréen écrive un jour Un Américain à Pyongyang. Une naïveté ? Peut-être, mais qui a le mérite de nous rappeler, à l’heure où des musiciens choisissent de ne plus se produire aux États-Unis, que pour les échanges culturels non plus, rien n’est gagné d’avance.