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Week-end Tango : hommage à Astor Piazzolla

Publié le 16 avril 2022 — par Isabelle Porto San Martin

— Astor Piazzolla - © Camilla Van Zuylen / Bridgeman Images

Astor Piazzolla, prodige du bandonéon, aura été l'artisan du renouveau du tango après 1945. Le pianiste Gerardo Jerez Le Cam et le bandonéoniste Juan José Mosalini lui rendent hommage avec leurs formations respectives.

 

PREMIÈRE PARTIE : GERARDO JEREZ LE CAM QUARTET

— Gerardo Jerez Le Cam Quartet - © Stéphane Tasse

 

Astor Piazzolla a laissé en héritage l’idée que le tango existait bien au-delà des conventions et des frontières. Il aimait d’ailleurs à répéter qu’il devait au critique Robert Shelton, du New York Times, la plus belle chose jamais écrite à son sujet : « L’important chez Piazzolla c’est que la base de sa musique est le tango et que, par-dessus, il y a la musique. Et elle ne ressemble à aucune autre parce qu’elle est absolument Piazzolla. » En révélant les possibilités infinies du genre, le créateur du tango nuevo a essuyé de nombreuses critiques de la part des défenseurs de la tradition, qui n’ont pas vu à quel point son œuvre était un hommage à cette musique et à la ville de Buenos Aires.

La question du départ, de la circulation, du passage de milliers de personnes dans la ville portuaire, des migrations incessantes, fondatrice du tango, a profondément joué dans le travail entrepris par l’Argentin Gerardo Jerez Le Cam qui s’installe en France en 1992, année de la mort de Piazzolla. Sa rencontre avec le violoniste d’origine roumaine, Iacob Maciuca, a été déterminante dans son projet musical. En associant la musique des Balkans au tango, en amenant l’Argentine, la Roumanie, la Moldavie sur un territoire musical unique, Jerez Le Cam met en évidence une communauté culturelle insoupçonnée. Outre la nostalgie intrinsèque aux deux répertoires, et qui dit toute la douleur de l’exil, des caractéristiques musicales similaires apparaissent au gré des albums de l’ensemble. Ainsi, de Tango Balkanico (2010) jusqu’au dernier album Buenos Aires. Esquinas y Fugas (2022), les rythmes irréguliers typiques des danses des pays de l’Est s’accordent avec les syncopes qui sous-tendent le tango. L’empreinte de Piazzolla est parfois perceptible dans l’écriture en ostinato de ces pièces, dans le recours à une improvisation centrale que Piazzolla lui-même avait emprunté au jazz et dans ce caractère heurté qui rappelle, même de loin dans « Pachangon » ou « Antes de la Pelea », la violence du monde du tango. Les improvisations volubiles du violon donnent l’impression que le temps, tout à coup, est suspendu, comme le genou levé d’un danseur qui attend le signal, donné par le motif rythmique de la basse, avant de reposer son pied. La sonorité du cymbalum se fond avec évidence avec celles du bandonéon et du piano tout en apportant une vibration singulière dans l’aigu. Des pièces comme « Brava Daga » (du dernier album, Buenos Aires. Esquinas y Fugas, 2022), ou « El Cruce » (de l’album Reflejos Migrantes, 2016) en offrent un exemple lumineux. Le résultat est étourdissant, tant le mouvement allie la souplesse de la ligne et un sens aigu de la mesure. Il semble illustrer un vers de Jorge Luis Borges : « Le tango nous offre à tous un passé imaginaire. »

 

— Jerez Le Cam, Impenetrable

 

DEUXIÈME PARTIE : ALMA DE TANGO

Quatre musiciens, deux danseurs, une chanteuse : le spectacle Alma de Tango, conçu par Juan José Mosalini, réunit des membres éminents de la famille internationale du tango. Il s’agit, pour Sandra Rumolino au chant, Lysandre Donoso au bandonéon, Diego Aubia au piano, Sébastien Conranjou au violon, et Leonardo Terruggi à la contrebasse, de rendre hommage au grand maître argentin Astor Piazzolla et de saluer la manière dont ce dernier a propulsé le tango sur les scènes les plus prestigieuses du monde. Il s’agit aussi de retrouver l’« âme » du tango dansé des origines, en revisitant des classiques comme « Nostalgico », « Bordoneo y 900 » ou encore « Pasional », rendus célèbres par les orchestres d’Anibal Troilo, Horacio Salgan ou Osvaldo Pugliese.

Les origines du tango de Buenos Aires sont nourries de divers répertoires traditionnels, incluant notamment le chamamé, danse du Nord-Est de l’Argentine et du Paraguay. Le choix de la zamba « Camino y Piedra » du guitariste, compositeur et folkloriste argentin Atahualpa Yupanqui trouve sa place entre les désillusions de « Uno », le candombé aux échos orientaux de « Tambores del retorno » et la lucidité poétique face à la mort de « Balada para mi muerte ». Sandra Rumolino déploie les nombreuses couleurs de sa voix pour dire l’impossibilité d’échapper au destin : son chant console parfois mais ne ment jamais. À ce sentiment de confrontation présent dans tous les tangos, l’illustre poète Jorge Luis Borges propose une explication dans une strophe de « El Títere » : « L’homme, comme on sait, a signé un contrat avec la mort. » Quant à Piazzolla, c’est en réinventant l’écriture du genre avec son nuevo tango et ses diverses formations qu’il s’oppose à l’œuvre du temps. L’énergie parfois grinçante de ses œuvres, leurs obsédants mouvements de basse ostinato, leurs accents marqués rendent le lyrisme de « Regreso al amor » ou d’« Oblivion » encore plus puissant. Il faut la virtuosité et l’engagement total d’un bandonéoniste comme Lysandre Donoso pour prolonger la vision de Piazzolla. Ces qualités, Diego Aubia, Sébastien Conranjou et Leonardo Terruggi les mettent eux aussi au service du tango, lui garantissant son éternelle jeunesse.

— Marrón y Azul - Astor Piazzolla - OCTETOLOGY
Isabelle Porto San Martin

Docteure en musicologie et agrégée de lettres modernes, Isabelle Porto San Martin est aussi diplômée du CNSMDP en esthétique et du CNR de Paris en histoire de la musique. Ses domaines de recherche incluent, entre autres, les transferts culturels au XIXe siècle et les répertoires hispaniques.