Notes de passage

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Musique illustrée / Concerts de légende

16 juin 2019 : le solo d’Antonin Tri Hoang dans « Earth Skin Cut »

Emmené par la jeune pianiste Ève Risser, le White Desert Orchestra s’apprête à clore un voyage musical envoûtant. Alors que retentit « Earth Skin Cut », la sonorité acide du saxophoniste Antonin Tri Hoang émerge de la pâte orchestrale...

Publié le 2 Décembre 2020
par Pascal Rozat

« Earth Skin Cut », White Desert Orchestra, Ève Risser, Cité de la musique (2019)

 

Déjà, le concert du White Desert Orchestra touche à sa fin. Tout est poésie, tout est paradoxe, dans cette musique qui se déploie à la manière d’une vaste fresque, travaillant inlassablement la matière sonore sur fond de motifs immuables et de rythmiques lancinantes, entre harmonie et atonalité, cohésion collective et jaillissements improvisés.

Ultime titre joué, « Earth Skin Cut » s’ouvre sur une séquence pour cuivres et bois de facture quasi classique : une lente suite d’accords égrenés dans une stricte homorythmie, dont la solennité empreinte de nostalgie exhale comme un parfum de romantisme XIXe. Mais voilà qu’au bout d’une dizaine de secondes pointe de cette pâte orchestrale sombre et grave la sonorité acide de l’alto d’Antonin Tri Hoang. D’emblée, le contraste nous saisit, un peu comme si un extra-terrestre biberonné à Ornette Coleman débarquait subitement au milieu d’une pièce de Brahms.

Antonin Tri HoangFranc Mousquet
Antonin Tri Hoang

Bientôt, les premières phrases jaillissent du pavillon, hachées, hoquetantes, comme autant de lambeaux arrachés à l’instrument.

Toute la séquence qui suit va se bâtir en exploitant complètement cette tension entre un orchestre hiératique et un saxophone à l’expressionnisme de plus en plus exacerbé. Tout le talent de l’altiste consiste ici à improviser quelque chose qui ne sonne pas vraiment comme un solo, ou qui du moins ne se donne pas d’emblée comme tel. Cela commence par une suite de notes éparses, isolées, semées çà et là volontairement à contretemps de l’ensemble, jouant de glissandi et de modulations microtonales qui le placent tour à tour en-dehors et en-dedans de l’harmonie. Derrière lui, la douce progression du début s’est muée en une boucle inexorable, se faisant de plus en plus pressante à mesure que la rythmique entre dans le jeu et pousse l’improvisateur dans ses retranchements au fil d’un long crescendo. Bientôt, les premières phrases jaillissent du pavillon, hachées, hoquetantes, comme autant de lambeaux arrachés à l’instrument.

Soudain, les vents se taisent, laissant la rythmique à son libre déchaînement et l’alto poursuivre sa course folle à la manière d’un funambule. On croit avoir définitivement quitté les rivages de la tonalité pour ceux de l’improvisation libre, quand, au moment où on s'y attendait le moins, l’harmonie initiale fait son retour à travers l’irruption subite d’un chœur féminin. Comme touché par ce lointain écho des sirènes, le saxophone s’apaise, perd peu à peu de sa véhémence, se fond à son tour au cœur de l’orchestre dont il avait auparavant si inopinément jailli, pour enfin se taire subitement.

Tout cela a duré à peine plus de cinq minutes : un instant, une éternité.