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Philharmonie de Paris - Page d'accueil

L'errance multiséculaire de l'exil

Publié le 19 novembre 2021 — par Kyriakos Kalaitzidis

— Kyriakos Kalaitzidis - © Vanias Xydas

À la tête de son ensemble En Chordais, Kyriakos Kalaitzidis présente un spectacle dont les évocations traversent le répertoire traditionnel grec.

— Exile, Kyriakos Kalaitzidis & En Chordais

L’histoire de l’humanité est une histoire d’exils. Le commencement de l’histoire, pour les juifs et les chrétiens, est l’exil du paradis. La captivité babylonienne et la fuite de la Sainte Famille en Égypte sont au cœur des récits bibliques. Pour les musulmans, c’est l’exil de La Mecque. Pour les opposants politiques, partout dans le monde, c’est un refrain misérable, un moyen principal de « rééducation », de punition ou simplement d’annihilation. Depuis toujours, des millions d'êtres humains ont été poussés violemment, de force ou volontairement, vers l’exil, pour des raisons politiques, religieuses, nationales ou bien simplement à la recherche d’un destin meilleur.

L’exil est un état du corps, mais aussi un état d’esprit. Il est inscrit dans nos gènes, nous portons en nous la nostalgie d’un topos idéal, d’une utopie, même si notre quotidien prend la forme d’une « normalité ». De nos jours, son aspect réel et symbolique est plus actuel que jamais. Cette aventure et l’errance multiséculaire se sont muées en chansons et en musique, parmi les plus riches et les plus belles ; nombreuses sont les traditions qui, par leur richesse, témoignent de la souffrance de la séparation, du départ vers une terre étrangère, de la douleur du déracinement, de la nostalgie et de la joie du retour.

 

« L’exil est une situation pleine d’émotions : séparation, amour, anticipation, espoir, et peut transporter l’auditeur vers son exil personnel. »

 

Depuis l’Antiquité, déjà, l’immigration et l’exil occupent une place centrale dans la vie des Grecs. Dans un mouvement continu le personnage d’Ulysse demeure le symbole diachronique de tout un peuple, à travers ses traditions et sa musique. Depuis l’Antiquité, des Grecs vivent ou ont vécu exilés sur une terre étrangère ou dans leur propre pays, à cause d’une idée, d’une croyance ou, simplement, pour connaître une vie meilleure. Depuis la création des colonies de la Grande Grèce autour de la Méditerranée, jusqu’aux événements tragiques vécus par les Grecs au XXe siècle, dont la population entière a été dispersée sur les cinq continents, ils vivaient comme Ulysse, conscients ou non de leur sort.

Cependant, pour eux, « les étrangers et les indigents, ce sont des enfants adoptifs de Zeus et on apprend qu’ils font aussi partie de notre famille » et « il n’est rien de plus doux pour un homme que sa patrie et sa famille » (Odyssée, Chant VIII). Ce caractère sacré de la personne de l’Étranger est également mis en évidence par l’hymnologie de l’Église orthodoxe qui attribue à Jésus-Christ le statut de l’Étranger :

Donne-moi cet Étranger qui, dès son enfance, a été exilé comme un étranger.
Donne-moi cet Étranger que les siens ont condamné à mort, le haïssant comme un étranger.
Donne-moi cet Étranger qui sait accueillir en Lui les pauvres et les étrangers.

— Exile (Exil)

Je suis un réfugié de la troisième génération. La famille de mon père vient de Pontos et ma mère de Cappadoce. Les deux familles ont été chassées et ont pris la route de l’exil pendant des mois dans des circonstances dramatiques. Nombreux sont morts, parmi eux deux de mes oncles. Ceux qui ont survécu sont arrivés en Grèce suite à l’échange obligatoire des populations de 1923. J’ai grandi en écoutant leurs histoires sur leur patrie et leurs aventures en exil. J’ai grandi à Thessalonique, la ville dont l'importante population de réfugiés faisait qu’on l’appelait la « capitale des réfugiés ». Bien naturellement, ce vécu et mes recherches musicales m’ont amené à traiter ce thème de l’exil. Ma musique, pour le projet éponyme, exprime l’attirance pour cette musicalité toute particulière, comme dénominateur commun entre l’Est et l’Ouest. L’exil est une situation pleine d’émotions : séparation, amour, anticipation, espoir, et peut transporter l’auditeur vers son exil personnel.

 

« L'exil est le chemin du retour vers ce foyer qui est davantage nôtre, dans des bras qui sont davantage nôtres. »

 

Le répertoire comporte des chansons parmi les plus représentatives de la musique traditionnelle grecque (Dodécanèse, île de Chios, île de Lesbos, Italie du Sud, Asie Mineure) et le rebétiko sur le thème de l’exil et de l’immigration. Mais aussi, certaines parmi mes compositions de l’album du même nom, Exil, sorti en Grèce – de manière prophétique – en 2005 et en France en 2019 (Buda Musique). Le concert se termine par deux chansons du principal compositeur grec du XXe siècle, Míkis Theodorákis. La première est le « Asma Asmaton » du cycle Mauthausen, sur des paroles de Iákovos Kambanéllis, qui décrit l’amour de deux prisonniers dans ce camp de concentration. La deuxième a été composée durant l’exil du compositeur et décrit ses déplacements forcés et fréquents, en raison de ses convictions politiques.

Mais rien ne saurait mieux exprimer mes sentiments et mes pensées qui ont guidé la création de ce programme que les paroles de la chanson  « L’Étranger » (paroles de Vasiliki Nevrokopli / traduction de Marcel Pirard) :

Étranger je suis venu à la vie
Un certain matin
Tant affamé, tant assoiffé
Qu’enfant je demeurai

Une mer sauvage
Des gens vont de l’avant
De me noyer je crains
Seigneur étreins-moi
Pour me revigorer

Tant affamé, tant assoiffé
Que je restai petit
Tant affamé, tant assoiffé
Tellement je restai petit

Étranger je quitte la vie
Vers ma terre première
Trouver la joie, voir la lumière
Comme un petit enfant

Dans le cœur désert
Aucune oasis
Je cherche de l’eau
Un regard de toi Seigneur
Pour m’éclairer

Tant affamé, tant assoiffé…

Ce concert est dédié à ceux qui ont connu l’exil et continuent de vivre exilés à l’étranger ou chez eux, pour une idée, pour leurs convictions, pour un morceau de pain. L'exil est le chemin du retour vers ce foyer qui est davantage nôtre, dans des bras qui sont davantage nôtres.

 

 

Kyriakos Kalaitzidis

Professeur au Département d’Études musicales, Université d’Ioannina, Grèce