Notes de passage

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Musique illustrée / Concerts de légende

28 avril 2019 : Behzod Abduraimov, poète et carnassier, dans le Deuxième Concerto de Rachmaninoff

Dans le cadre d’un week-end consacré à l’intégrale des concertos pour piano de Rachmaninoff, la prestation du pianiste ouzbek avait particulièrement marqué les esprits.

Publié le 26 Janvier 2021
par Bertrand Boissard

 

Concerto le plus célèbre de son auteur, le Deuxième a été supplanté ces dernières années dans le cœur du public par le Troisième. Si le soliste y est moins mis en avant que dans ce dernier, il intervient de façon quasi ininterrompue. Cette tension permanente fait du Deuxième Concerto l’un des plus exigeants du répertoire.

Le pianiste ouzbek arrive sur scène d’un pas décidé, salue sobrement et s’installe. Après un bref regard vers le chef, il entame le fameux crescendo initial, fait d’accords pleins et ronds, avant que la houle des cordes ne déferle. L’absence de pose et d’affectation – une constante du jeu du pianiste – évite à cette œuvre parfois malmenée de tomber dans le sentimentalisme. Elle brille ici tout au contraire d’une grande force intérieure, noblesse et panache mêlés. Le chant se déploie sans effort, tant au piano, qu’à l’orchestre – le galbe du solo de cor de Benoît de Barsony envoûte.

L’Adagio sostenuto, vision élégiaque aux teintes automnales, prend la dimension d’une prière. Jouant de manière droite et directe, sans fioritures, Abduraimov se garde bien de tout rubato intempestif. La clarinette souple de Philippe Berrod épouse les arabesques du pianiste, lequel se tourne régulièrement pour faire corps avec les musiciens. Pudique, profond sans ostentation, les yeux parfois clos, Abduraimov reste sobre dans ses gestes et ses expressions. Son corps en balancement, souvent penché sur le clavier, épouse la musique et ses courbes, trahissant du même coup une intense concentration. Les dernières notes du mouvement lent n’ont plus dès lors qu’à s’égrener, telle la fin d’un rêve.

Quel contraste avec l’Allegro scherzando, et sa vertigineuse efflorescence de notes. À la tête de l'Orchestre de Paris, Stanislav Kochanovsky y impose un étonnant mélange de rigueur et de sens de l’écoute. De poète introspectif, le pianiste se transforme dans cet ultime volet en fauve carnassier du clavier. Une très grande performance concertante, alliage d’une virtuosité totalement dominée, entièrement au service de la musique, et de la conception la plus naturelle qui soit.