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Perspectives / Lectures

La banlieue de Renaud : Voyage au bout de la zone

Au fil de ses albums, Renaud esquisse le paysage d'une banlieue grise et poétique. Toute une galerie de personnages s'y croisent et dialoguent avec l'imaginaire de la ville périphérique. 

Publié le 7 Octobre 2020
par Johanna Copans

Porte d'OrléanDavid Séchan
Renaud en 1976, porte d'Orléans.
« La banlieue, c’est le genre de mot qui nécessite une heure de tchatche ou deux ou trois secondes, une phrase toute simple. C’est un domaine, un lieu, un paysage. Ce sont des gens que je connais, que j’ai connus et fréquentés. Des gens que j’ai su apprécier et aimer. C’est un univers un peu gris, un peu triste, un peu terne, violent, poétique par certains côtés, où vivent ceux qui vivent mal, dans un environnement austère et désespérant. » 

Renaud, entretien sur France Inter, 2004 .

 

Dès la fin des années 1970 , Renaud invente «  son  » paysage, une « zone », qui trouve ses lettres de noblesse dans ses chansons. On sait à quel point la banlieue occupera une place importante dans son répertoire, et aussi comment le chanteur mettra en scène mieux que quiconque la ville, son béton, jusqu’à transformer sa création. Soucieux de ne pas se soumettre au malentendu qui l’assimile à un fils de bourgeois portant le blouson de cuir noir, Renaud a su démystifier son personnage de «  loubard  » dans « Peau aime », et il met à l’honneur dans de nombreux albums ce lieu mis au ban, la banlieue. Le paysage urbain périphérique, chez lui, décrypte avec humour les antithèses sociales. On trouve alors dans les chansons des marginaux. Ce sont même, dans cet univers triste et déprécié, marqué par la grisaille, le béton, le bitume, les personnages privilégiés, et sans doute les plus sensibles, de l’univers de Renaud ; ceux qui nous touchent et que l’on reconnaît. Le héros des « Charognards » a vécu à Sarcelles, « crève aux Champs-Élysées », tandis que celui d’«  Adieu minette  » rappelle que la désolation de La Courneuve s’opposera toujours à Neuilly : « À La Courneuve, y a pas d’écoles / Y a qu’des prisons et du béton ».

Cette banlieue contemporaine des chansons s’imprègne bel et bien de ce qu’on surnommait « la ceinture noire de la misère » après l’arasement des fortifications de Paris en 1919 . Le loubard évolue dans un décor mortifère et générant l’ennui, comme dans la célèbre « Chanson du loubard », écrite par Muriel Huster en 1977 :

J’suis un loubard périphérique

J’en ai plein les bottes de ce bled

La France est une banlieue merdique

Comme dit mon copain Mohamed

Aux flics, aux flics

À part la délinquance ou la mort, quelle issue possible ? Les bâtiments des grands ensembles ressemblent à des prisons, décrépits, ils sont pareils à des ghettos physiques dont il devient presque impossible de s’enfuir. C’est pourquoi l’irruption du camp familial des Gitans au pied des HLM peut ressembler à une bouffée d’oxygène dans « Salut manouche  ». Le personnage du Gitan répare l’espace, parce qu’il installe des repères : «  Dès qu’j’ai quinze ans, j’trouve un boulot / Et j’fais comme toi […] / Je laisse les cons dans leur clapier / Et puis j’me barre ». De la même manière, les échappées belles dans « La Tire à Dédé » nous font oublier, le temps d’une chanson, la mort de la banlieue, dans une fugue encore plus poétique que nostalgique. Sinon, on a envie de crever, comme l’Angelo de Pantin dans « Baston », qui a « les poings serrés au fond des poches de son blouson ». La grisaille du lieu définit les identités, et Renaud construit d’extraordinaires portraits sociaux. Dans « Deuxième génération », en 1983 , l’habitant de la zone n’est plus un blouson noir, mais un fils d’immigré kabyle. Pour Slimane, adolescent de quinze ans, déchiré entre un pays où il vit et celui qu’il n’a jamais connu, la marginalisation s’est muée en exclusion. Le keffieh palestinien porte joliment les couleurs de la zone, le malaise et la révolte. L’enfermement est permanent, dans les parkings, les caves, la chambre. Alors monte le désir de mort sur une mélodie étonnamment douce :

J’ai rien à gagner, rien à perdre

Même pas la vie

J’aime que la mort dans cette vie d’merde

J’aime c’qu’est cassé, J’aime c’qu’est détruit

J’aime surtout tout c’qui vous fait peur

La douleur et la nuit

 

Extrait de « La banlieue de Renaud : voyage au bout de la zone », par Johanna Copans, in Renaud : putain de livre !, dir. Johanna Copans et David Séchan, Paris, Éditions Plon, 2020, p. 81.

 

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Sous la direction de David Séchan et Johanna Copans

Édité chez Plon en partenariat avec les Éditions de la Philharmonie de Paris

22x24 cm / 200 pages

Prix de vente : 25€

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