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Le style deejay

Publié le 7 Juin 2017

Dépassant le statut de simple animateur de sound system, le deejay s’est imposé comme une figure clé de la musique jamaïcaine. Son style « parlé » et spontané a enflammé les soirées puis les studios, reléguant dans l’ombre les chanteurs classiques.

par Thibault Ehrengardt

 

 

« Yeah yeah yeah ! Réveillez-vous et faites-le savoir : votre frère musical est en ville ! ». Posée sur un vieux tube rock steady* d’Alton Ellis, cette injonction sortie tout droit d’un sound system réveille en effet la Jamaïque, en 1970, au son d’un genre révolutionnaire. Son auteur, Ewart « U Roy » Beckford, n’est pas le premier deejay ; mais grâce à ses tubes, il officialise un style jusque-là cantonné aux soirées. Dès 1972, Augustus « Big Youth » Buchanan revisite le genre : il y insuffle la mystique rasta sur des rythmes de reggae roots. Spontanés, drôles et en phase avec la culture de la rue, les deejays comme Dillinger, Prince Jazzbo ou Ranking Trevor bénéficient des évolutions du dub, qui libère des espaces sonores sur les chansons, et incarnent leur époque. À la fin des années 70, on parvient à un consensus : en soirée, on passe d’abord un titre chanté puis on enchaîne avec sa version (ou son dub) sur laquelle un deejay chante en live des paroles inspirées du titre original — lorsque le phénomène est enregistré sur disque, on parle de showcase. Rapidement, les deejays gagnent du terrain sur les chanteurs ; et si ces derniers s’essayent parfois au deejay style le temps d’un 45 tours, cela trahit surtout leur inquiétude.

Au début des années 1980, le reggae prend un virage dancehall. S’éloignant des tirades apocalyptiques, il se recentre sur les soirées où les deejays règnent en maîtres. Les chanteurs comme Sugar Minott s’adaptent et se produisent à leur tour en sound system. On voit apparaître un genre hybride, le sing-jay (entre chant et deejay). Techniquement moins exigeant, le style deejay séduit les jeunes qui prennent le micro en soirée pour raconter ce qui leur passe par la tête et commenter leur quotidien ; on les appelle les head toppers. Ce gain de spontanéité s’accompagne d’un appauvrissement au niveau des paroles. Le chanteur Johnny Clarke y voit dès lors un complot visant à favoriser l’expression d’un mode de vie immoral par le biais d’un style musical moins militant. En 1999, Sugar Minott explique : « Le problème n’est pas qu’il y a trop de deejays, mais plutôt qu’il n’y a pas assez de chanteurs. Le reggae est en train de se faire écraser. »

Aujourd’hui, le style deejay représente l’immense majorité des productions jamaïcaines. Et le dancehall, avec ses cohortes de deejays, s’est imposé comme la voix du ghetto. Plus rageur et plus explosif, il traduit la colère d’une jeunesse désœuvrée. De fait, le plus populaire de ses représentants, le deejay Vybz Kartel, purge actuellement une peine de prison à perpétuité pour meurtre.

 

 

* Rock steady : genre dominant et précurseur du reggae entre 1966 et 1968.

 

U RoyT. Ehrengardt, DREAD Editions.

photo ci-dessus : Ewart Beckford dit U Roy

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