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Sémiramis, une œuvre inédite de Maurice Ravel

Publié le 12 janvier 2026 — par Olivier Lexa

— Maurice Ravel - Sémiramis (création française)
Les concerts des 17 et 18 décembre 2025 ont offert aux auditeurs de la Philharmonie de Paris un moment rare dans une vie :  la première audition publique d’une œuvre inédite de Maurice Ravel.

À l’origine de cette création, une vente aux enchères a présenté au public, le 26 juin 2000, divers ébauches et travaux de jeunesse du compositeur, provenant des archives de sa maison "le Belvédère" à Montfort-l’Amaury. À cette occasion, la Bibliothèque nationale de France a acquis le manuscrit du début d’une cantate, Sémiramis, écrite sur un livret imposé au concours du prix de Rome 1900. L’existence de cette composition étonne à première vue : on sait que Ravel, qui s’est présenté pour la première fois au concours cette année-là, a été écarté dès les phases éliminatoires. Il n’a donc pas eu l’occasion de participer à l’épreuve finale qui consistait à écrire une cantate sur le livret de Sémiramis imposé lors de cette édition. Ravel a donc composé ces pages, en guise d’exercice, "hors concours", deux ans plus tard. Grâce au Journal du pianiste catalan Ricardo Viñes (1875-1943), ami proche du compositeur et créateur de plusieurs de ses œuvres pour piano, on sait que ces pages  de Sémiramis de Ravel ont été interprétées en petit comité au Conservatoire de Paris, le matin du 7 avril 1902, par "l’orchestre dirigé par Taffanel". Viñes ajoute que la famille du compositeur, son professeur Gabriel Fauré ainsi que des camarades assistaient à cette lecture. C’est la seule mention de cette interprétation : la presse l’a passée sous silence, bien que le compositeur, âgé de 27 ans, eût obtenu un second grand prix de Rome en 1901 et fût déjà connu dans le paysage musical parisien. Deux jours plus tôt, Viñes avait donné la création de ses Jeux d’eau, événement dûment relayé par les journaux. Si ceux-ci ont tu la lecture de Sémiramis, c’est qu’elle était donnée en matinée, sans public. Le concert des 17 et 18 décembre a donc constitué la véritable création publique de l’œuvre en France.


Outre son indéniable valeur musicale, cette partition ajoute une pièce au dossier, bien connu des spécialistes, qui documente la participation de Ravel au prix de Rome. À l’époque, ce concours officiel, qui aboutissait à un séjour de deux ou trois années à la Villa Médicis, était la récompense la plus prestigieuse pour les jeunes compositeurs français. Cette distinction leur assurait un début de carrière prometteur. En raison de sa renommée, le prix fut, depuis son instauration en 1803, l’objet de convoitises et de cabales. Jugée purement académique, l’épreuve restait un passage obligé, même pour les musiciens porteurs de modernité comme Ravel. Celui-ci y concourut pas moins de cinq fois. Après avoir été éliminé au premier tour en 1900, il obtint un deuxième second grand prix [sic] en 1901 pour sa cantate Myrrha, inspirée du Sardanapale de Lord Byron. Ce fut la seule récompense obtenue par le musicien, qui échoua de nouveau en 1902 (année de la composition de Sémiramis) avec sa cantate Alcyone. En 1903, sa cantate Alyssa ne décrocha aucun prix non plus, à la grande colère de son maître Fauré. Selon le musicologue Paul Landormy, les membres du jury avaient estimé que Ravel, dont on connaissait le goût pour l’innovation, s’était "moqué d’eux en leur soumettant des cantates d’un académisme exagéré et presque parodique". En 1904, Ravel fit l’impasse sur le concours, convaincu de la partialité des juges et de l’hostilité persistante de Théodore Dubois, directeur du Conservatoire, qui le considérait comme un dangereux révolutionnaire. L’année suivante, Ravel, qui avait 30 ans et dont la notoriété avait grandi, décida de concourir de nouveau, pour la dernière fois à cause de la limite d’âge imposée. Il fut éliminé au premier tour. L’affront était tel que même les critiques les plus indifférents à sa musique, dont Pierre Lalo, dénoncèrent l’injustice. L’indignation médiatique monta lorsqu’il fut révélé que Charles Lenepveu, professeur du Conservatoire, siégeait au jury et que seuls ses propres élèves avaient été retenus pour la phase finale. Parmi les critiques les plus remarquées contre cette partialité, celle de Romain Rolland se fit particulièrement entendre. Ce que l’on appelait désormais "l’affaire Ravel" devint un sujet de scandale national, entraînant le départ anticipé de Dubois et son remplacement par Fauré, à qui le gouvernement confia la mission de réformer le Conservatoire.


Replacés dans leur contexte, les Prélude, Danse et Air de Manassès de Sémiramis ne nous semblent aujourd’hui ni une parodie du style académique telle qu’on aurait pu l’attendre de la part des participants au prix de Rome, ni un manifeste de modernité. La partition constitue plutôt un témoignage authentique de l’apprentissage de Ravel en 1902. Celui-ci restait alors influencé par les compositeurs russes, en particulier Rimski-Korsakov, et intégrait à sa musique des éléments stylistiques familiers du Conservatoire de Paris (Massenet, Franck). Mais Ravel affirmait déjà, avec ce début de Sémiramis, des traits caractéristiques de sa propre musique : le goût pour l’exotisme et le fantastique, le perfectionnisme de l’instrumentation, la recherche de sonorités nouvelles et un raffinement mélodique d’une grande élégance. Le sujet de la cantate, qui met en scène la reine légendaire de Babylone et Manassès qu’elle a couronné roi, donne l’occasion à Ravel d’inscrire sa partition dans une cohérence stylistique allant de Shéhérazade – Ouverture de féerie (1899) à la Rapsodie espagnole (1908), dont la coda finale est ici annoncée par celle de la Danse. Dès les premières mesures du Prélude, on pense au rythme de habanera si cher au compositeur. On est rapidement fasciné par cette partition qui nous laisse entrevoir l’épanouissement à venir de son talent si singulier. Rétrospectivement, on peine à comprendre les choix des jurys du prix de Rome entre 1900 et 1905 ; mais l’on se réjouit que la postérité ait rendu justice au génie ravélien.

L’auteur remercie François Dru pour les informations précieuses qu’il a bien voulu lui transmettre.

Olivier Lexa

Auteur et metteur en scène, Olivier Lexa a publié huit ouvrages portant essentiellement sur la musique et l’opéra ; il a créé différents spectacles en Europe et aux États-Unis. Il effectue régulièrement des travaux de dramaturgie, notamment pour le Teatro alla Scala à Milan.